Les enjeux de la notion (et des significations) de « Caractère » de Molière à La Bruyère
Thème : Les enjeux de la notion (et des significations) de « Caractère » de Molière à La Bruyère
Plan :
- LA NOTION DE CARACTERE
- Histoire de la notion de caractère
- Historique de la notion de caractère : selon la logique, l’éthique et la métaphysique
- Définition, signification et évolution de caractère
- Ouvrages sur la notion de caractère avant Molière (Les caractères de Théophraste)
- La peinture des comportements chez Molière
- Le jugement du comportement d’autrui par le théâtre et la comédie
- Etude des œuvres de Molière traitant du caractère :
- Les précieuses ridicules
- Tartuffe
- L’école des femmes
- La portée philosophique dans les caractères de La Bruyère
- Moralisation sur le comportement
- Etude de l’ouvrage « les caractères ou les mœurs de ce siècle (1688) »
- Molière auteur moderne et non moraliste
- Biographie, parcours littéraire et style d’écriture dans le théâtre de Molière
- Inscription des ouvrages de Molière dans une comédie littéraire
- Querelles entre les Anciens (Boileau) et les modernes (Perrault) : controverse sur les mérites respectifs des écrivains de l’Antiquité et de ceux du siècle du Louis XIV en 1680
- LA PORTEE MORALE ET INSTRUCTIVE CHEZ MOLIERE ET LABRUYERE
- Les ouvrages de morales des vices et des vertus
- Critiques et portée de ces ouvrages
- Représentation du caractère dans ces ouvrages
- Les traités fondés sur la physiologie des passions
- La physiologie des passions selon Letourneau
- Etude sur les passions selon Molière
III. ETHOS ET TRADITION THEATRALE
- Ethos
- Histoire de la notion d’Ethos
- Discussion sur l’ethos et les passions chez Molière inspirée d’Aristote
- Le genre “des mémoires des gens du monde” selon Molière
- La Bruyère et la tradition théâtrale
- La Bruyère comme metteur en scène des vices et des vertus
- Le Théâtre de La Bruyère : une étude
INTRODUCTION
Etymologiquement, le mot caractère dérive du latin character signifiant « signe gravé, empreinte, signe distinctif propre à une personne ou à une chose, etc. » Le caractère représente donc une marque de reconnaissance, un trait qui permet de reconnaître un individu ou une chose parmi d’autres. Le mot caractère peut aussi avoir d’autres sens relevant de la psychologie ou de la morale.
L’intérêt des auteurs et des philosophes pour le caractère est advenu depuis bien des siècles avant Jésus-Christ. Dans on ouvrage Les caractères, le disciple d’Aristote Théophraste (371 av. J-C.- 288av. J-C.), philosophe et fin chercheur, s’intéresse de très près au mot caractère, jusqu’à dépeindre toutes sortes de caractères dans cet ouvrage : Le fourbe, Le flatteur, Le moulin à paroles, Le rustre, Le flagorneur, etc.
Son ouvrage, considéré plus comme étant un art poétique d’un livre en soi-même, est un recueil de sa conception de chaque caractère, sachant qu’il en a dépeint 30. Cette étude menée par Théophraste sur les caractères résulte d’une constatation faite par ce dernier : « Auparavant déjà, j’ai maintes fois arrêté ma pensée sur une chose qui m’étonne — et peut-être ne cesserai-je jamais de m’en étonner — : alors que toute l’Hellade est située sous le même ciel et que tous les Grecs sont éduqués de semblable manière, comment donc se fait-il que nous n’ayons pas les mêmes dispositions caractérielles ? »
Théophraste a donc relevé des disparités entre le comportement de chaque habitant de l’Hellade malgré une éducation plus ou moins similaire, le conduisant à transcrire par écrit ce qu’il apprend quotidiennement en observant la vie de ces habitants et en nommant chaque caractère suivant le comportement de chacun d’entre eux.
Se basant sur l’ouvrage de Théophraste, Jean de La Bruyère, qui en a fait une traduction, reprend la même thématique, mais ajoute une poussée plus psychologique à la notion de caractère. Ainsi, ce dernier analyse plus profondément le caractère dans son ouvrage « Les caractères ou les mœurs de ce siècle » écrit en 1688. Outre la présentation des différents types de caractère et de leur possible instigateur, La Bruyère se penche également sur une moralisation des lecteurs à travers cet écrit.
Molière s’intéresse également au caractère et en fait l’objet de ses ouvrages qui sont toutefois tournés vers la comédie théâtrale au lieu de la moralisation. Molière, roi de la mise en scène théâtrale, anime chaque personnage de ses ouvrages traitant du caractère dans un but plus comique. Pour lui, le caractère signifie comportement, un comportement qu’il se plaît à dépeindre de manière ludique dans ses ouvrages souvent mal reçus ou incompris car trop directs et trop sincères.
Ainsi, La Bruyère et Molière se sont mis à étudier le caractère et à le présenter à travers leurs œuvres que nous allons étudier pour le compte de ce mémoire. Cependant, ces deux auteurs ont chacun eu leur propre compréhension et représentation des caractères, laissant à penser que leur point de vue sur le sujet a été divergent. Ces deux auteurs ayant chacun leur propre définition, compréhension et modélisation du caractère, peut-on parler d’évolution de la notion de Caractère depuis Molière jusqu’à La Bruyère ?
Ce mémoire se concentrera donc sur les enjeux de la notion et des significations de Caractère de Molière à La Bruyère. Nous répartirons ce travail en trois parties bien distinctes. La première partie intitulée notion de caractère se divisera en trois sous-parties traitant de l’histoire de la notion de caractère, de la peinture des comportements chez Molière, de la portée philosophique dans les caractères de La Bruyère et de la présentation de Molière en tant qu’auteur moderne et non moraliste. Outre le bref historique, la définition et la présentation d’ouvrages sur la notion de caractère écrits avant Molière, nous aborderons ces trois-sous-parties grâce à l’étude des œuvres de Molière et de La Bruyère sur le caractère.
La seconde partie sera centrée sur la portée morale et instructive chez Molière et La Bruyère. Nous y étudierons les ouvrages de morales des vices et des vertus et les traités fondés sur la physiologie des passions. La troisième et dernière partie sera consacrée à l’ethos et à la tradition théâtrale. Elle commencera par une histoire de l’éthos et se terminera par une description de la Bruyère et de sa tradition théâtrale.
- LA NOTION DE CARACTERE
- Histoire de la notion de caractère
- Historique de la notion de caractère : selon la logique, l’éthique et la métaphysique (en cours)
Tiré du latin character, le mot caractère désigne d’abord un signe gravé, une empreinte, puis, un signe distinctif propre à une personne, à une chose. Il véhicule également trois sens principaux :
1-Propriété essentielle, qui permet d’identifier, un genre, une espèce, une classe. 2-Ensemble des traits psychologiques ou moraux, qui font d’un personnage de théâtre ou de roman, un type significatif de la nature humaine ou d’une condition sociale. 3-Sens psychologique : type de comportement figurant dans une classification.
Ainsi, le caractère désigne avant tout l’état d’une chose ou d’une personne, sa façon d’être, de se montrer et de se comporter que ce soit en public ou en privé. Le caractère désigne le « moi intérieur » et le « moi extérieur » à la fois puisqu’il peut être représenté extérieurement par les agissements ou intérieurement par la pensée et la psyché.
Dans l’éthique, le caractère représente une mœurs, un idéal ou une image parfaite censée être adoptée par la société entière et régissant son mode de fonctionnement. En d’autres termes, le caractère est donc une notion commune, le caractère étant considéré comme hérité des ancêtres, plus précisément des parents, se transmettant par les gènes.
Dans la logique, le caractère est individuel, c’est-à-dire qu’il est forgé et formé à l’intérieur de chaque individu qui a les pleins pouvoirs sur ce dernier et le manie à sa guise. Dans cette logique, le caractère incombe uniquement à un individu qui le rend malléable suivant son bon vouloir et l’utilise à bon ou à mauvais escient, à sa convenance.
Dans la métaphysique, le caractère ne peut pas être représenté par un signe ou une notion concrète, il est insaisissable et invisible. Le caractère est abstrait, intouchable mais vécu et représenté à travers le comportement.
Plusieurs études se sont intéressées à la notion de caractère, notamment celles de Théophraste, retranscrites dans le mythique ouvrage « les caractères » supposé avoir été écrit en 319 av. J.-C. Cet ouvrage traite du quotidien du peuple d’Hellade, à Athènes. En fin observateur de la société, de ses mouvements et de ses mœurs, Théophraste a réalisé un recueil détaillé des manières, de la façon d’être, de se comporter ou de se montrer en public des habitants de l’Hellade.
Ce philosophe, disciple d’Aristote, a dépeint à l’aide d’un recueil, 30 différents caractères qu’il a décelés chez ces habitants. Sa définition du caractère se rapproche donc de celle citée précédemment, surtout du premier sens qui est : « Propriété essentielle, qui permet d’identifier, un genre, une espèce, une classe ». En effet, son ouvrage a décrit tous types de caractères appartenant à plusieurs classes, ce qui nous permet d’émettre l’hypothèse suivante : le caractère est propre à chaque individu et se manifeste sous plusieurs formes, d’où les différents types décrits dans l’ouvrage de Théophraste.
Théophraste s’est étonné des disparités entre le comportement de tous les citoyens vivant dans l’Hellade, malgré le fait de vivre sous un même régime, dans un même pays et sous les mêmes lois, avec une éducation similaire. Intégralement écrit en grec, son livre met en lumière un fait qu’il a justifié tout au long de son écriture : chaque individu a son propre caractère, le caractère étant un déterminant de sa personnalité et le permettant de se distinguer des autres individus du même genre que lui. Le caractère est dons assimilé au trait caractéristique, c’est-à-dire à une particularité qui distingue un individu et permet de le reconnaitre parmi d’autres individus.
En 1688, La Bruyère a repris, réécrit et traduit les Caractères de Théophraste, pour en faire une œuvre moralisatrice et instructive. En dépeignant les personnages présentés initialement par Théophraste, ce dernier a accentué l’ancrage du mot caractère dans une conception similaire : la conduite. Le caractère, pour La Bruyère, désigne donc la personnalité d’une personne particulière, son mode de vie, ses manières, son quotidien, etc. Il utilise la même trame que Théophraste, l’artiste qui l’inspire, c’est-à-dire qu’il a observé la conduite de tous les citoyens et a couché les résultats sur papier.
On sait qu’il y a une portée morale et instructive chez Molière comme chez La Bruyère. On s’intéressera de près à une sorte d’ouvrage de morale en particulier : celle des vices et des vertus et sur les traités fondés sur la physiologie, qui traitent surtout des passions. Ainsi nous pourrons rejoindre Aristote et donc engager une discussion sur l’Ethos et les passions chez Molière. Nous verrons que chez ce dernier, tout à commencé, lorsqu’il s’est intéressé au genre des mémoires « des gens du monde».
Quant à La Bruyère, il rejoint la tradition théâtrale, en mettant en action les vices ou les vertus. Il est bien entendu question de démontrer, comment Molière ne se situe pas dans la tradition moraliste.
- Définition, signification et évolution de caractère (en cours)
Une des plus anciennes définitions du terme « caractère » qui signifie « marque » a été retrouvée dans l’ouvrage « Les Lois » de Platon, dans le livre IX :
Toutes les fois qu’on aura pris un homme, esclave ou étranger, à piller un temple, on lui imprimera sur le visage et sur les mains la marque de son crime, on le fouettera d’autant de coups que les juges l’auront jugé bon, puis on le jettera nu hors des limites du pays.
Ainsi, le caractère est ici assimilé à une marque un trait distinctif distinguant les hors la loi des honnêtes gens. Par les marques dont Platon parle, les athéniens reconnaissaient ceux qui avaient désobéi à la loi de ceux qui les suivaient. La définition grecque du mot caractère est donc « marque », pus précisément la marque des esclaves.
Avec le temps, l’abolition de l’esclavage et le changement d’époque, le caractère est resté une marque, mais une marque qui différencie une personne, une chose, un animal, etc. des autres. Il s’agit d’un « trait distinctif » qui permet de reconnaître une personne, que ce soit par son style vestimentaire, son comportement, sa façon de parler, de se tenir, de se conduire, etc. Lorsque l’on désigne le caractère de d’untel, on parle de ses agissements, de ses actes extérieurs, de ce qu’il fait habituellement, de ses habitudes, de son mode de vie, bref, de son comportement en public, ce comportement qui est visible et jugeable extérieurement.
Aristote, dans le livre II de son ouvrage « Rhétorique » et dans le livre IV de l’œuvre « Ethique à Nicomaque », décrit aussi les caractères dans leur sens moral, contrairement aux caractères dépeints par Théophraste, Aristote saisit et exploite plutôt la manifestation du caractère chez une personne, au lieu d’exposer le caractère lui-même. Ainsi, il prépare le lecteur au caractère et déclare la manifestation du caractère chez les gens, comme c’est le cas du magnanime dont la magnanimité se manifeste par le courage ou la vertu :
Le magnanime est nécessairement vertueux et courageux ; il n’est même que médiocrement touché des honneurs ou des dignités, étant accoutumé à n’attacher que peu d’importance à tout ce qui séduit les âmes vulgaires. Il est bienfaisant, ami ou ennemi ouvert, franc et sincère dans son langage; peu empressé à parler des autres ou de lui-même, ou à se plaindre des torts qu’on a envers lui. L’étroitesse d’âme, ou la vanité impertinente, qui sont opposées à la magnanimité sont plutôt des travers que des vices
Il est utile de rappeler que la notion de caractère comme étant un comportement est moderne et contemporaine, attestant d’une évolution de cette notion au fil du temps. En effet, lorsque Théophraste a sorti son recueil sur « Les caractères » vers 319 avant Jésus-Christ, il a fait émerger une autre notion du caractère : celle des vices et des travers des athéniens. En prenant en référence le peuple de l’Hellade qu’il a minutieusement observé et étudié, il a couché sur papier le caractère de ces derniers sous plusieurs catégories. L’analyse de son ouvrage permet de constater que le caractère n’est pas réellement associé à une morale chez lui, mais plutôt à une exposition des vices et des vertus des athéniens dont il s’étonne, étant donné qu’ils ont différents caractères alors qu’ils vivent dans la même cités régie par la même loi.
- Ouvrages sur la notion de caractère avant Molière (Les caractères de Théophraste)
« Les caractères » de Théophraste reste l’œuvre de référence qui a inspiré les nombreux écrits et livres sur la notion de caractère. Il s’agit d’une œuvre par excellence, décrite par La Bruyère comme étant un Livre d’or. Ecrit environ 319 ans avant Jésus-Christ, « Les caractères » revêt un genre littéraire inconnu, à l’image de la Rhétorique d’Aristote dont il est difficile déterminer le genre exact.
Van de Woestyne (1929), dans ses Notes sur la nature des caractères de Théophraste, s’interroge sur l’intention de Théophraste en écrivant cet ouvrage et sur le genre de ce dernier et souligne les traits peu communs de l’œuvre :
[…] « les caractères » sont un recueil de traits épars, rassemblés tant bien que mal sous une rubrique qui bien souvent ne correspond par au contenu. Comment un tel ouvrage est-il sorti des mains d’un auteur aussi accompli ? Ou, pour mieux dire, quelle était l’intention de Théophraste en écrivant ses Caractères ? »
Les questions sur le genre des Caractères de Théophraste sont formulées par les auteurs qui ont effectué des études sur cet ouvrage. Alexis Pierron, traducteur des œuvres de Plutarque, d’Aristote et d’Homère, s’attarde à démontrer que les Caractères n’est pas un livre à part entière, mais plutôt des extraits d’un ouvrage perdu. Pour ce dernier, il s’agit de modèles que Théophraste a dessinés pour l’usage des poètes, à l’image de son maître et collaborateur Aristote.
En effet, les Caractères de Théophraste s’inspirent largement de la Rhétorique d’Aristote, mais avec une description plus détaillée des caractères. Quant au style d’écriture, ces deux ouvrages possèdent un style bien particulier que l’on ne saurait associer à la poétique, mais qui part d’une écriture sans réelle forme. Gomperz et Diels, cités par Van de Woestyne, ont émis une hypothèse sur le genre des Caractères en les tenant pour « des notes prises par l’auteur en vue de l’un de ses traités de morale, ce que nous appellerions des fiches »
Pour en revenir à l’ouvrage proprement dit, Théophraste, donc le nom signifie « parleur divin » – appellation octroyée après du fait que ce dernier soit doté d’un don de la parole exceptionnel -, l’a écrit en s’inspirant des œuvres de son maître Aristote. Les Caractères présentent 30 types de caractères attribués à la population athénienne du temps de Théophraste, après que ce dernier se soit rendu compte des grandes différences entre les agissements de ce peuple, en sachant qu’il vit dans une même cité gouvernée par la même loi et éduqué de la même manière. Ci-après les différents caractères :
- Le fourbe
- Le flatteur
- Le moulin à paroles
- Le rustre
- Le flagorneur
- La fripouille
- Le phraseur
- La gazette
- L’effronté
- Le pingre
- Le malotru
- Le casse-pieds
- Le mêle-tout
- L’étourdi
- Le mufle
- Le superstitieux
- Le râleur
- Le méfiant
- Le dégoûtant
- Le raseur
- Le faiseur
- Le grippe-sous
- Le hâbleur
- L’arrogant
- Le couard
- Le réactionnaire
- Le vieux jouvenceau
- La mauvaise langue
- La canaille
- Le cupide
A en juger par la dénomination de chaque caractère et par la lecture de l’ouvrage, Théophraste a surtout dépeint les vices et les travers du peuple athénien, mettant en lumière leur mauvais côté au lieu du bon. Dans son Discours sur Théophraste, La Bruyère s’exprime sur cet ouvrage comme suit :
L’on s’est plus appliqué aux vices de l’esprit, aux replis du cœur et à tout l’intérieur de l’homme que n’a fait Théophraste ; et l’on peut dire que, comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu’ils font remarquer dans l’homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de son dérèglement, tout au contraire, les nouveaux Caractères, déployant d’abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que l’on prévoit aisément tout ce qu’ils sont capables de dire ou de faire, et qu’on ne s’étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie.
Les caractères de Théophraste dépeignent donc l’humanité et ses vices à travers des descriptions succinctes et précises, inspirées de l’observation du comportement des athéniens. Théophraste a classé les différents caractères en différents thèmes tels l’avarice (Le pingre, le grippe-sous et le cupide), le bavardage (le moulin à paroles, le phraseur, la gazette et la mauvaise langue), la flatterie (le flatteur et le flagorneur) et un quatrième thème regroupant les caractères suivants : La fripouille, l’effronté et la canaille ; le malotru, le casse-pieds et le mufle ; et le raseur, le faiseur, le hâbleur et l’arrogant.
Pour Loicq-Berger (2002), cet ouvrage de Théophraste décrit particulièrement onze portraits des athéniens, des portraits qui montrent les vices te les travers du peuple de l’Hellade :
- Le fourbe
- Le rustre
- Le mêle-tout
- L’étourdi
- Le superstitieux
- Le râleur
- Le méfiant
- Le dégoûtant
- Le couard
- Le réactionnaire
- Le vieux jouvenceau
Ces onze portraits décrivent non seulement la personnalité, mais aussi les agissements et la manière d’être des athéniens. Théophraste a ainsi pu dégager qu’il existait une nuance caractérielle prépondérante installée parmi ce peuple. Cependant, force est de constater que les caractères et comportements exposés ici ont tous un caractère négatif, c’est-à-dire que l’ouvrage peut être perçu comme une critique.
Prenons quelques exemples pour illustrer ce constat :
- Le fourbe :
Le fourbe est décrit par Théophraste comme étant un individu qui a tendance à afficher un semblant d’humilité et qui se contraint à le prouver avec un flot de paroles souvent insincères. Ce type de personne aime à se montrer aimant, à montrer qu’il est capable de pardon, à louer les autres qu’il poignarde derrière son dos, etc.
Il s’agit d’un individu vivant dans le mensonge et dans la fausse humilité, laissant paraître un côté positif qui masque e fait ses intentions malveillantes.
- Le grippe-sous :
Le grippe-sous est un personnage avare, surtout en ce qui concerne la dépense. Selon Théophraste, il s’agit des individus qui, lors d’une collecte d’argent, ne veut pas donner et préfèrent quitter l’assemblée au lieu de faire une bonne action.
- Le flatteur :
Le flatteur est un individu au caractère bas, imbu de lui-même. C’est un être narcissique qui s’accorde des valeurs qui ne lui sont pas forcément propres mais qu’il se vante d’avoir par le simple regard des gens. Il s’agit des personnes qui croient être supérieures aux autres, par leur apparence extérieure, leur situation, leur vie toute entière, et s’en vantent.
- Le moulin à paroles :
Le moulin à paroles est un habitué aux bavardages incessants parfois sans fond, aimant juste à parler «de tout et de rien ». Il est capable d’aller trouver des inconnus et de converser aisément et librement avec eux sur des sujets banaux ou peu intéressants, pourvu qu’ils aient l’occasion de déverser leur flot de paroles. C’est un personnage logorrhéique qui existe à travers ses paroles.
- La peinture des comportements chez Molière
- Le jugement du comportement d’autrui par le théâtre et la comédie
Molière est réputé pour sa peinture des comportements dans ses ouvrages, à travers le théâtre et la comédie. Il s’est d’ailleurs spécialisé en comédie morale, une comédie drôle grâce à laquelle il décrit les mœurs et les comportements sociaux des gens d’une manière presque ridicule. Son objectif est, en quelque sorte, de faire rire ses spectateurs, de les amuser en relatant la vraie vie de manière amusante. Sa comédie morale se veut aussi porteuse de leçon et conscientaire, d’une certaine manière, car il veut montrer au public la manière dont il agit.
Tout comme Théophraste, Molière semble dénoncer les mauvaises pratiques et mœurs dans la société dans laquelle il vit, d’où l’accueil souvent mitigé, voire même glacial, que les lecteurs adressent à la plupart de ses œuvres. Citons en exemple les descriptions qu’il fait des faux religieux qui usent excessivement et exagérément de leur pouvoir pour régner sur les autres dans Tartuffe et les bourgeois qui veulent se montrer comme des aristocrates dans L’école des femmes.
Molière s’exprime donc librement, presque sans crainte, sur la société dans laquelle il vit, et la dépeint d’une manière frisant le ridicule, ce qui vaut l’incompréhension et les dénigrements de son public. Selon De Guardia (2007), Molière dépeint les mœurs et donc le caractère ou le comportement des gens à travers la comédie par la répétition qui est l’essence même de ses écritures. Ce dernier décrit la comédie de Molière comme une poétique « fondée sur la notion de répétition. » Cependant, l’auteur tend à expliquer ce que la répétition dans la poétique moliéresque représente dans son livre, c’est-à-dire une répétition interne dans une seule comédie :
Le mot de répétition ne doit pas prêter à confusion : ce livre n’est pas une étude d’intertextualité large (il ne porte pas sur les « sources » de Molière) ni même d’intertextualité restreinte (il ne s’agira pas des « répétitions » entre différentes pièces de Molière), mais plutôt d’autotexte. Il ne sera question que des répétitions au sien d’une même comédie, des répétitions in praesentia.
Pour Boileau, Molière excellait dans l’art de caractériser les gens qu’il faisait de manière naturelle et facile :
Molière possédait si bien l’art de caractériser les hommes que, quand il savait un trait de quelqu’un sans le connaître, il était assuré de composer un caractère tout suivi et naturel de la même personne et de lui faire dire et faire plusieurs choses conformes à ce trait original et à son caractère.
Molière est donc un auteur du ridicule dont il se sert dans la plupart de ses œuvres, pour ne pas dire toutes. Dans Tartuffe, Molière s’exprime sur les raisons qui le poussent à exposer le ridicule aux yeux de tous : pour le montrer, faire confronter le public et le ridicule et l’obliger à le fuir :
Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule.
Ainsi, Molière cultive le ridicule à travers ses œuvres non pas pour s’en moquer, mais surtout pour l’exposer aux spectateurs. De son point de vue, la comédie est le meilleur théâtre du ridicule, en sachant qu’il peut, à travers ses pièces de théâtres drôles, mieux atteindre le public à travers le rire qu’elles produisent. Son but est donc masqué : conscientiser en dépeignant les vices de la réalité et de la population, dans une profonde honnêteté, tout en faisant rire son public.
Un autre objectif émane de ses œuvres, il le signale d’ailleurs dans l’extrait de sa préface que nous avons présentée plus tôt : « rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leur défauts ». Loin de s’arrêter à une simple conscientiser, cet auteur veut donc aussi toucher son public et corriger les mœurs. Cependant, Molière souligne que sa démarche n’est pas moralisatrice et rappelle que chez lui, la satire l’emporte sur la morale, la satire étant « plus puissante » que cette dernière.
Selon Molière, exposer le caractère des gens via la comédie, sous la forme du ridicule, produit un meilleur effet sur eux que via un sermon ou une nuée de morales. Pour ce faire, Molière se plaît à montrer aux spectateurs leur comportement en restant le plus proche de la réalité possible. Le rire qu’il souhaite produire via ses œuvres théâtrales sert donc à peindre le comportement d’autrui avec pour effet une conscientisation plus facile et moins extrême et moralisatrice car plus drôle et plus appréhensible.
Molière, dans ses comédies, mise sur le rire dont le statut était méprisé, ignoré et peu intéressant dans les années 1600. Le dramaturge ravive donc le statut du rire, mais aussi l’usage du ridicule dans le théâtre par la même occasion. Cependant, il n’oublie pas d’omettre le credo moralisateur dans ses œuvres, avec pour théorie la correction des mœurs à travers l’exposition des vices de l’homme par le théâtre, dans le ridicule et le rire.
D’où l’inscription de son écriture dans une tendance plus comportementale que moralisatrice. Chez Molière, le caractère, qu’il définit dans chacune de ses œuvres de manière théâtrale, a donc pour première signification le comportement. Le comportement signifie ici la conduite, les traits caractéristiques qui permettent de distinguer une personne ou une chose d’une autre.
Malgré cela, la portée morale et instructive chez Molière n’est pas absente, comme c’est le cas chez La Bruyère, elle est juste masquée. Dans ses œuvres, Molière s’est surtout intéressé au genre des mémoires des gens du monde. De ce fait, ce mémoire s’intéresse de près à une sorte d’ouvrage de morale en particulier : celle des vices et des vertus sur les traités fondés sur la physiologie qui traitent surtout des « Passions » pour rejoindre Aristote et engager une discussion sur l’ethos et les passions chez Molière.
A cet effet, on note une représentation des caractères ou des comportements chez Molière à travers la moralisation. Le lecteur en vient donc à s’interroger sur la « moralité du comportement », terme emprunté à Marc Escola.
Dans sa tâche d’exposer la vérité dans ses œuvres à travers le rire et le ridicule, Molière est devenu un auteur de renommée fortement contesté. En effet, malgré sa position d’amuseur de la Cour durant les fêtes en 1664, sous la protection de Louis XIV, cet auteur a suscité plus de controverses, de contestations et de colère dans le peuple. Son audace et son honnêteté trop vivaces et non feints irritent le public qui s’en trouve moqué et ridiculement dépeint.
Ainsi, Molière est devenu un sujet de querelles parmi les spectateurs, surtout lorsqu’il expose des sujets sérieux ou actuels par le biais de rires et de plaisanteries légers, comme c’est le cas de sa peinture de la religion et de l’éducation chez les femmes dans son œuvre intitulé L‘école des femmes. Sa façon de vouloir changer et châtier les mœurs en usant du rire semble décontenancer les spectateurs qui sont départagés entre son génie et son arrogance.
D’autres ouvrages de Molière suscitent également les mêmes réactions, surtout Tartuffe qui fait l’objet d’une interdiction de la justice sur demande de l’Eglise. A l’origine d’une telle méprise : la peinture de la dévotion du personnage principal suivant des agissements sournois. Pour anticiper les critiques sur Tartuffe, Molière s’exprime comme suit dans la préface :
Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. […]Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’Etat, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
La plupart des œuvres théâtrales sont donc mal perçues et mal jugées, bien qu’il soit devenu une référence en matière de théâtre comique des siècles plus tard. Molière est donc un dramaturge incompris, ce qui ne l’a pourtant pas empêché de poursuivre sa voie.
- Etude des œuvres de Molière traitant du caractère :
- Les Précieuses ridicules
Les Précieuses ridicules, pièce de en un seul acte écrite en 1659, est la comédie satirique par excellence étant donné qu’elle se moque et ridiculise les gens mondains tels que les aristocrates. En résumé, les Précieuses ridicules raconte l’histoire de deux arrogantes jeunes filles, fille (Magdelon) et nièce (Cathos) d’un bon bourgeois appelé M. Gorgibus. Etant mondaines, hautaines et suffisantes, ces dernières veulent être uniquement entourées de gens de bonne fortune, de haut rang social et riches. Vivant dans la mondanité, la suffisance et la vanité, elles changent leur nom qu’elles jugent « trop ordinaires » en Aminte et Polixène dont la sonorité est plus agréable.
- Gorgibus, de bonne foi, veut marier les deux à deux jeunes hommes humbles de nature mais de bonne maison : La Orange et Du Croisy. Après une demande en mariage suivant la tradition, ces deux derniers se trouvent refusés avec mépris par les deux jeunes filles qui voient en leur naturel un manque de préciosité. Accablés par leur accueil, les deux prétendants se vengent en envoyant deux valets auxquels ils font porter le nom et le titre de marquis de Mascarille et de vicomte de Jodelet pour courtiser les « pimbêches » qu’ils qualifient de « pecques», termes désignant le fait d’être sot.
Une fois les deux jeunes filles conquises par la galanterie feinte des deux valets déguisés en gens fortunés, La Orange et Du Croisy reviennent chercher les deux domestiques sous les yeux ébahis des deux jeunes filles auxquelles ils ont promis or et argent. Les jeunes prétendants ne manquent pas, au passage, de se moquer des deux jeunes filles qui restent perplexes face à leur ruse et se voient fortement déçues de leur sort.
La première représentation de la pièce se fait au Théâtre du Petit-Bourbon le 18 novembre 1659 par la Troupe de Monsieur Frère Unique du Roi. Il s’agit d’une représentation très critiquée de par le thème abordé et la peinture des gens mondains qui offusque certains spectateurs. Outre la représentation, l’édition même de l’ouvrage a également posé de nombreux problèmes à l’auteur, sachant qu’il a été devancé par Jean Riboux, un éditeur sans scrupule à l’époque. Suite à cette édition sans permission de sa part, il décide d’éditer promptement sa version et s’est battu afin d’obtenir une imprimerie en son nom : « C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle-là. »
Après un procès acharné contre Riboux, Molière gagne son imprimerie et décide de vendre la pièce de théâtre en 1966 pour cinq ans à huit libraires associés qui prennent un privilège pour publier ses œuvres en profitant du renouvellement du privilège qu’il a lui-même vendu. Il sort également son premier recueil constitué des Précieuses ridicules, de L’étourdi et du Cocu imaginaire. Bien qu’étant une de ses premières œuvres, les Précieuses ridicules a propulsé Molière vers les sommets de la célébrité.
D’autres controverses sont également suscitées par les Précieuses ridicules, en plus de son accueil très médiatisé et de ses problèmes de publication : la question sur la source. En effet, cette pièce, bien qu’étant une des meilleures comédies de l’auteur, est, selon Donneau de Visé, une reproduction d’une pièce moins connue inventée par des Italiens :
Comme il n’était encore ni assez hardi pour entreprendre une satire ni assez capable pour en venir à bout, il eu recours aux Italiens ses bons amis et accommoda au théâtre français les Précieuses qui avaient été jouées sur le leur et qui leur avait été données par un abbé des plus galants. Il les habilla admirablement bien à la française et la réussite qu’elles eurent lui fit connaître que l’on aimait la satire et la bagatelle.
Dans les Précieuses ridicules, Molière se plaît à dépeindre une société mondaine vaniteuse et fière, qui aime à s’entourer de gens du même caractère, et qui exclue les humbles. Molière présente ici l’aristocratie sous ses aspects orgueilleux et prétentieux, des aspects qui ne tiennent aucunement compte de l’humilité et qui n’hésite pas à railler les gens de nature humble, qu’importe leur richesse. Le comportement le plus exposé dans cette pièce est le ridicule des riches dont le comportement est similaire à celui des deux jeunes promises.
Cependant, de crainte que le public n’accueille froidement cette œuvre, Molière donne un double sens à son titre. Ainsi, l’expression « les précieuses » décrirait les femmes nobles et de haut rang pour qualifier leur honorabilité et leur niveau d’instruction ; et le terme « ridicules » ferait référence à celles qui préfèrent la vanité et l’hypocrisie à de tels sentiments.
Le franc succès de cette pièce de théâtre est incontestable, pourtant, il est utile de rappeler que malgré la quarantaine de représentations qu’elle a suscitées sur une période d’un an, elle a quand même connu plusieurs contestations. Ces contestations ont émané des nombreux « ennemis » de Molière qui considéraient la pièce comme étant un « succès à scandale ».
En comparant cette œuvre avec Les Caractères de Théophraste, nous pouvons voir que Magdelon et Cathos représentent sept types de caractères peints par Théophraste, à savoir « le cupide, l’arrogant, le fourbe, l’effronté, le malotru, le pingre, le grippe-sou ». En effet, ces dernières manifestent une avidité en argent et en bonne réputation, voulant être enviées et adulées pour leur choix de bonne fréquentation, en faisant référence à la richesse des gens avec lesquels elles veulent exclusivement s’entretenir. Ces jeunes filles souhaitent cultive rune image bourgeoise et recherchent avant tout la gloire avant l’amour, agissant avec arrogance et décontenance lorsqu’elles s’adressent impoliment aux deux humbles prétendants afin de les éconduire.
- Tartuffe
Tartuffe est une pièce de théâtre initialement écrite en trois actes puis en cinq actes, dont la première écriture se fait en 1664. Cette pièce de théâtre met en scène une famille tranquille et soudée dont l’équilibre est menacé puis rompu par l’arrivée d’un imposteur, Tartuffe. Ce dernier, accueilli par Orgon, fils de Mme Pernelle, est un faux dévot qui se prétend bon et gentil, conquiert le cœur de Mme Pernelle et d’Orgon, mais qui suscite immédiatement la méfiance des autres membres de la famille Damis tels que Marianne, la fille d’Orgon, et de la servante Dorine.
L’histoire de Tartuffe est passionnante, Molière retrace avec passion sa façon de s’intégrer dans la famille Damis, de gagner le cœur d’Orgon et de son honorable mère qui, naïve et humble, se prête facilement à son jeu et se trouve fortement séduite par ses mensonges et ses agissements mensongers. Tartuffe est l’hypocrite né, il s’apparente au « fourbe, au malotru, au casse-pieds, au mêle-tout, à la canaille, à la fripouille, et au flagorneur » décrits par Théophraste.
La famille Damis n’est d’ailleurs pas son premier terrain de jeu, ce dernier étant un escroc de première classe qui sait facilement gagner les gens avec ses faux-semblants et ses « fausses bonnes manières ». La manière dont Tartuffe arrive à détruire la cohésion familiale des Damis est impressionnante et témoigne du pouvoir de la fourberie. En effet, il arrive à convaincre Pernelle qui voit en lui la réincarnation de la justesse et de la droiture, convainc facilement Orgon qui finit même par lui promettre la main de Marianne au lieu de Valère et à déshériter son propre fils Damis au profit de cet étranger qui n’hésite pas à les trahir derrière leur dos, les laissant presque démunis de tout, lorsqu’à la fin, la vérité sur son caractère éclate.
Tartuffe, longtemps recherché par le roi qui a préalablement entendu parler d’un homme au comportement similaire, a voulu faire emprisonner Orgon et a révélé le secret d’Etat que ce dernier lui a révélé. Le cas de Tartuffe témoigne donc du pouvoir de l’hypocrisie et de la fourberie sur ceux qui ne savent pas les identifier, tel est le cas de Mme Pernelle et d’Orgon. Conscients de la ruse employée par Tartuffe, Marianne, Dorine et Valère tentent en vain d’ouvrir les yeux aveuglés des deux, une action qui n’aboutira que lorsqu’un envoyé du roi stoppera ses crimes et l’emprisonnera.
La situation ridicule dans laquelle Tartuffe met les membres de la famille Damis, peinte en vers grâce à une pièce de théâtre des plus drôles, n’enchante pas forcément tout le public qui s’empresse de le critiquer sur son choix de soulever un sujet aussi sacré que ne l’est la religion. Dans la préface de Tartuffe, Molière explique le choix d’avoir écrit et fait publier Tartuffe :
Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle n’entend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat.
Il passe outre l’indignation d’une partie du public, ainsi que les critiques de ses ennemis. Les sentiments mitigés autour de Tartuffe n’ont pas empêché sa popularité et, par la même occasion, celle de Molière qui a cru suite à sa première représentation. Grimarest, pour indiquer ses impressions sur Tartuffe, reprend Molière dans sa préface qui indique que seuls deux choix s’offrent au public : condamner le théâtre, et donc Tartuffe, ou l’inverse : « Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies. »
Etant un des plus anciens biographes de Molière, Grimarest, dans son ouvrage Mémoires sur la vie de Molière, dédie quelques passages à Tartuffe, notamment à sa représentation déjà contestée, bien avant qu’elle ne se fasse : « Mais il n’eut pas été représenté une fois que les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au roi qu’il étoit de conséquence que le ridicule de l’hypocrisie ne parût point sur le théâtre. » Les plus révoltés par la représentation étaient donc les hypocrites qui, par la description de Tartuffe, se reconnaissent comme tels et ont peur que leur entourage ne s’en rendent compte. Cependant, le roi, prenant parti pour Molière, autorise la représentation, sous l’indignation des hypocrites.
Dans la préface de Tartuffe, Molière consacre une ligne entière aux hypocrites qu’il attaque à travers une anecdote, les hypocrites, quant à eux, attaquent la pièce de Molière et s’en irritent, car ils ne veulent pas que leur caractère hypocrite soit dévoilé. Ainsi, Tartuffe permet donc à Molière de dépeindre l’hypocrisie à travers le théâtre et le rire :
Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la Cour une pièce intitulée Scaramouche ermite, et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche » ; à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Tartuffe, comme les Femmes savantes et le Misanthrope, apparaît alors comme une grande comédie morale de Molière. D’habitude peu concerné par les règles de la poétique théâtrale, ce dernier les a pourtant respectées dans Tartuffe, marquant un certain changement de son style d’écriture à cette époque. Ferreyrolles (1987) appuie l’inscription de Tartuffe dans une comédie de morale, en précisant qu’en dénonçant la fausse dévotion de la vraie, il rejoint quelques auteurs de l’Evangile, notamment Saint Matthieu.
- L’école des femmes
Dans l’école des femmes, Molière élabore une satire sur la religion. Cette pièce de théâtre qui se décline sous cinq actes, écrite en 1661 et parue en 1663, met en relief la vie isolée et préservée d’une ignorante, Agnès, pupille et promise d’Arnolphe. Ce dernier enferme donc Agnès avec pour seule compagnie un valet de chambre et une servante dont l’ignorance est aussi profonde que la sienne. En effet, Agnès, au vu de son isolement et de l’éducation d’Arnolphe, se trouve être une jeune fille particulièrement ingénie, qui ignore complètement tout de la vie.
Arnolphe l’enferme alors, mais cette dernière, en s’étant penchée par la fenêtre pour admirer le paysage, a été abordée par Horace dont les flatteries et les belles paroles ont rendu la jeune fille complètement conquise. Il est intéressant d’étudier ici l’éducation très primaire et égoïste d’Arnolphe qui s’obstine à préserver les concepts antiques, tels que celui sur les femmes qui sont utilisées par le diable pour trahir les hommes. Arnolph est donc effrayé par la trahison d’Agnès qu’il veut épouser.
De son côté, Agnès s’éprend d’Horace qui ressent également le même sentiment à son égard et découvre pour la première fois l’amour, sentiment qu’il ne ressent pas à l’égard d’Arnolphe. Pour cette dernière, rien ne compte plus que d’être avec Horace. Cependant, voyant sa défaite, Arnolphe la somme avec des propos religieux sur l’enfer, d’où un usage désabusé de la religion dénoncé par Molière. Il effraie l’ignorante Agnès en lui décrivant un enfer impitoyable qui l’engloutira si elle met ses desseins à exécution et nourrit de plus en plus son amour pour Horace.
Molière met en exergue la perfidie et la ruse d’Arnolphe qui veut prendre pour femme Agnès pour son ignorance et son incrédulité. Il se réjouit de l’ignorance de cette dernière pour pouvoir la contrôler et la manipuler à sa guise, avec la certitude qu’elle n’osera pas enfreindre les règles qu’il lui impose :
Héroïnes du temps, Mesdames les savantes,
Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens,
Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
Vos lettres, billets doux, toute votre science,
De valoir cette honnête et pudique ignorance.
En élevant et en enfermant Agnès, Arnolhpe fait état d’une domination du sexe masculin sur le sexe féminin, une domination encore très palpable durant cette époque. Molière dénonce donc cette domination et expose l’infériorité de la femme face à l’homme. Or avec l’amour d’Agnès qui s’éveille de par ses entretiens avec Horace, Molière expose le début d’une émancipation de la femme qui ne plaît pas au public masculin, de peur que les femmes n’en prennent l’exemple. D’ailleurs, cette émancipation est confirmée dans l’acte V lorsqu’Agnès se marie finalement avec Horace.
Tout comme Tartuffe, l’Ecole des femmes est mise en place par Molière pour critique satiriquement l’abus de la dévotion, surtout à usage personnel comme Arnolphe le fait. On peut distinguer ici la même exposition de la fausse dévotion, mais sous différentes manifestations. En effet, dans Tartuffe, Molière expose l’hypocrisie et la fausse dévotion de Tartuffe dans le sens où il s’en sert uniquement dans le but de tromper et d’arnaquer les gens. Il dupe donc autrui par le faux-semblant car l n’est pas réellement dévot.
Arnolphe, lui, est réellement dévot, mais use de la religion à mauvais escient, exerçant une autorité injuste sur sa pauvre pupille qu’il veut à tout prix garder ignorante et loin des péchés du monde. L’idéologie et l’éducation d’Arnolphe sont trop vétustes et, au lieu de préserver la jeune fille, la rendent plus curieuse et ouverte au savoir. A la fin, Arnolphe est donc châtié par son propre système d’éducation.
Vu le succès mitigé de l’Ecole des femmes et l’impertinence de cette dernière, du point de vue religieux, Molière a dû écrire une comédie intitulée « Critique sur l’Ecole des femmes » pour attiser la colère du public. Dans ce critique, il évoque les comportements sociaux, sans pour autant aborder une notion de caractère sur le plan éthique. La Critique sur l’école des femmes est une reprise de l’Ecole des femmes que Molière a retirée trois mois après son succès et renouvelée pour la publier le 1er juin 1663.
En février 1663, Donneau de Visé critique l’Ecole des femmes en la rapprochant de l’Ecole des maris, qui, selon De visé, lui est identique. L’écriture de l’Ecole des femmes est inspirée de deux histoires de Douville et Scarron que Molère assemble et narre en une seule pièce de théâtre.
Elle raconte l’histoire d’Arnolphe qui décide d’épouser une sotte, une pupille qui fait l’objet de l’indignation et des critiques de ses lecteurs. En effet, ces derniers n’hésitent pas à dénoncer le caractère d’Agnès qu’ils jugent inconcevable, étant donné qu’elle passe du stade de l’ignorance totale à celui de l’intelligence.
La spécificité de l’Ecole des Femmes réside dans la génétique théâtrale que Molière utilise à travers le personnage d’Agnès dont les caractéristiques résultent d’une étude dramaturgique. Tout comme ses autres œuvres, cette pièce de théâtre rend Molière de plus en plus fameux, la pièce elle-même étant l’une des plus populaires de son époque, aux côtés des Sophonisbes de Corneille. Les éloges sur Molière ne tarissent pas, de même que les reproches, faisant de lui un des auteurs vivants les plus discutés.
Tout comme les autres œuvres de Molière, l’Ecole des femmes a également été pointée du doigt, faisant l’objet de nombreuses de tentatives de mise en cabale. Ecrite avec l’aide des frères Corneilles, la pièce a été écrite en 1662 puis abandonné et reprise en 1663. Elle a suscité une grande querelle qui a pris fin durant les deux jours de mariage du Duc. Molière, critiqué, voire même détesté pour son auctorialité, s’est alors mis en tête de devenir acteur afin de mettre fin à ces critiques. Aussitôt, le personnage est devenu aussi célèbre que ses œuvres, son nom étant sur la bouche de tout le monde. La querelle dont nous avons parlé pus tôt expose une critique de la valeur de l’auteur, une valeur positive pour certains et négative pour d’autres.
Pour résumer la peinture des caractères dans l’Ecole des femmes, nous proposons le tableau suivant, tableau relatant des thèmes abordés par Molière dans son ouvrage :
| Analyse des thèmes dans l’Ecole des femmes | Perception de la comédie « L’Ecole des femmes |
Comme dans toutes ses autres pièces, l’enjeu de L‘école des femmes est le mariage. On ne trouve pas le thème du mariage dans les tragédies. C’est un sujet comique. car c’est un rire grinçant qui révèle les tensions, les refoulements, les contradictions de la société. c’est un lieu de conflit: entre les générations, entre les sexes, entre les classes sociales. |
L’école des femmes est une école de l’amour pour Agnès et Horace, et pour Arnolphe
|
la puissance paternelle (maternelle dans les femmes savantes) se manifeste à l’occasion du mariage. Le père décide du mariage des enfants en fonction de ses propres intérêts politiques, économiques et sociaux. La plupart des pièces de Molière suivent cette trame: un père tyrannique et égoïste, veut imposer à son enfant un mariage dont il/elle ne veut pas. Comme c’est une comédie, la pièce finie toujours bien et les enfants épousent qui ils aiment. |
L’école des femmes est une satire de l’utilisation hypocrite de la religion. Molière s’attaque à ceux qui invoquent la dévotion à des buts personnels. Molière a eu des problèmes avec les autorités religieuses à cause de cette pièce, mais ce sera pire avec Tartuffe et Don juan D’abord Arnolphe garde Agnès dans la bêtise et l’ignorance. Puis il la terrorise en la culpabilisant et en la menaçant de l’enfer. Il déploie le spectre de la religion chrétienne « C’est un péché mortel des plus gros qu’il se fasse »(v599). il lui annonce alors que seul le mariage la sauvera du péché. Arnolphe utilise le discours de la terreur pour frapper l’imagination d’Agnès. (v.655-656) La peur est un sentiment qui repose sur l’imagination et la représentation d’une chose qui n’est pas réelle Arnolphe est un sadique qui utilise la mythologie de l’enfer pour terroriser Agnès. S’il a si peur d’être cocu, c’est parce qu’il est lui-même victime de la propagande de l’église qui présente les femmes comme des traitresses, envoyées du diable. |
Au 17ème siècle les femmes sont dans un état permanent de soumission aux hommes.
Sur le modèle des 10 commandements de Dieu, Arnolphe fait lire à Agnes un catéchisme du mariage
la femme doit garder la maison et s’occuper du ménage.
Elle n’a aucune existence sociale en dehors de son mari.
L’éducation des femmes est très négligée.
Molière a conscience de l’injustice faite aux femmes
le XVIIème siècle marque le début de l’émancipation des femmes dans les milieux aristocratiques et intellectuels.
les hommes ont peur des précieuses émancipées, et Arnolphe craint « ces femmes d’esprits », ces diables en intrigue (III, 3, v829) (V, 4,1541-42)
Agnès tyrannisée et séquestrée injustement se révolte contre l’ordre établi et les traditions qui aliènent les femmes. |
Tableau 1. Analyse de l’Ecole des femmes du point de vue des thèmes abordés et de la perception de l’œuvre. Source : https://www.mtholyoke.edu/courses/nvaget/311sp10/ecoledesfemmes.html consulté le 03 mai 2014.
Pour conclure cette étude sur la peinture des comportements dans les œuvres de Molière, nous pouvons retenir quelques points, notamment l’exposition des vices et des travers ainsi que du ridicule dans des pièces de théâtre par l’auteur dont le but est avant tout de faire rire son assemblée, avant de le faire prendre conscience de ses vices. Les œuvres que nous avons étudiées ici, à savoir Les Précieuses ridicules, l’Ecole des femmes et Tartuffe, ont servi de moyen d’expression pour Molière qui les a dotées de plusieurs enjeux, la plus grande étant la correction des mœurs à travers le rire et la comédie.
Les caractères dépeints par l’auteur sont le comportement de toutes les classes confondues et leurs vices dans un style humoristique grâce auquel il veut susciter l’amusement plus que la colère. Un sentiment pas toujours partagé par les spectateurs, surtout dans Tartuffe où les hypocrites se sentent mis à nu et exposés ridiculement. Le caractère que Molière expose dans ses œuvres a donc une portée moralisatrice qu’il masque par le ridicule et le rire qui, pour lui, sont plus frappants et efficaces que l’œuvre dont la morale est surexposée.
Après avoir analysé la peinture des comportements chez Molière, nous allons à présent étudier la portée philosophique dans les caractères de La Bruyère afin d’aboutir à une comparaison de la notion de caractères chez ces deux auteurs et à une analyse de l’évolution de cette notion durant leur époque.
- La portée philosophique dans les caractères de La Bruyère
- Moralisation sur le comportement
La Bruyère est réputé pour l’esthétisme de son œuvre, dans laquelle il se réfère aux Anciens, notamment à Théophraste dont il traduit l’œuvre « Les caractères » en « Les caractères ou les mœurs de ce siècle » en 1688. Cela lui permet de s’éloigner des recueils de maximes générales. La Bruyère nous donne des portraits « d’après nature », des portraits en action, ce qui le rapproche de Molière.
L’œuvre de La Bruyère est bien entendu à placer dans la lignée des auteurs antiques tels que Platon, Aristote, Théophraste ou encore Cicéron. La Bruyère s’appuie sur l’ouvrage de, Théophraste, c’est bien de là que proviennent ses influences notamment, celle d’Aristote dans l’Ethique et la Rhétorique avec le tableau des passions.
Dans sa thèse sur La Bruyère, Marc Escola décrit la moralisation sur le comportement chez La Bruyère comme une incitation au lecteur à effectuer un trajet proprement herméneutique, c’est-à-dire que La Bruyère amène son public à comprendre le fonctionnement de tel ou tel caractère en le ramenant sur lui-même.
Selon Escola, La Bruyère affirme que la vérité des comportements ne peut être attente que comme représentation, c’est-à-dire que le comportement n’est perçu que lorsqu’il est présenté comme et vécu comme tel. Escola juge les caractères de la Bruyère comme étant un ouvrage qui vise à formuler les grandes lois de l’interprétation des comportements au lieu de présenter les mœurs du siècle.
Ainsi, La Bruyère, dans sa traduction des caractères de Théophraste pour laquelle il s’appuie fortement de la « versio latina de l’édition de Casaubon », s’inspire donc de Théophraste et de Casaubon, donc des Anciens, mais avec un certain éloignement qui en fait une œuvre plus philosophique. En effet, Molière n’invite ne cible par le public, le « nous », mais l’invite plutôt à s’apprendre sur lui-même via une distanciation que La Bruyère met en place, un éloignement entre « nous et son monde ».
Contrairement à Molière, La Bruyère n’use donc pas de la répétition pour souligner le caractère des personnages qu’il dépeint dans le ridicule, mais vise plutôt à faire travailler le lecteur sur lui-même, sur son for intérieur, sur son propre caractère. Ainsi, le caractère de la Bruyère est donc plus philosophique et plus profond.
Pour juger de ses œuvres, il faut garder en vue leur portée moralisatrice, un côté sur lequel Escola s’exprime comme suit : « La Bruyère écrit donc pour instruire. » La Bruyère véhicule une morale dans ses caractères, non sans rester entièrement fidèle à Théophraste, mais plutôt en y ajoutant plus de profondeur dans un contexte plus proche de l’Ethique et de l’herméneutique en même temps.
La Bruyère est également connu pour dépeindre le caractère dans le respect total de la moralisation. Il s’inscrit donc dans la catégorie des auteurs moralistes, comme le confirme Barthes, cité par Escola :
Peintre déclaré d’une société, et dans cette société de la passion la plus mondaine qui soit, la mondanité, il ne se fait pourtant pas chroniqueur, comme Retz et Saint-Simon ; […] moraliste, il renvoie sans cesse à une société réelle, saisie dans ses personnes et ses événements (le nombre des clefs de son livre l’atteste) ; et sociologue, il ne vit cependant cette société que sous sa substance morale […] ; c’est peut-être pour cela que la modernité, qui cherche toujours dans la littérature du passé des aliments purs, a quelque mal à reconnaître La Bruyère : il lui échappe par la plus fine des résistances : elle ne peut le nommer. (p. 474)
Cependant, si Molière souffre d’un genre théâtral inidentifiable, La Bruyère, lui, souffre d’une situation imperceptible dans la modernité, de par la distanciation qui émane de ses œuvres. On peine donc à le décrire comme un auteur moderne, d’autant plus qu’il est ancré dans une peinture de la société réelle, mais trop morale. On peut donc en déduire que les œuvres de La Bruyère sont plus sévères, moralisateurs et sérieux. Il enseigne les caractères, au lieu de les exposer dans le ridicule. Il cherche à instruire ses lecteurs en premier lieu, au lieu de les amuser.
Le théâtre de La Bruyère est considéré comme étant esthétique, une esthétique qui se manifeste par une poétique du genre qui renvoie toujours à la rhétorique. La rhétorique, du point de vue de Marty (2004), consiste chez l’auteur à penser qu’il est « indispensable pour l’orateur de connaître le caractère dominant de ses auditeurs ». Autrement dit, les ouvrages classés dans la rhétorique sont des ouvrages qui traitent de la passion ou des caractères, comme c’est le cas des œuvres de La Bruyère avec ses ouvrages sur la passion, la rhétorique et l’éthique, ainsi que de celles de Molière.
- Etude de l’ouvrage « les caractères ou les mœurs de ce siècle (1688) »
Comme nous l’avons cité précédemment, les Caractères ou les mœurs de ce siècle de La Bruyère est une traduction des Caractères de Théophraste, publiée en 1688. L’auteur s’inspire de Casaubon et de Théophraste dans ce chef d’œuvre, tout e ajoutant sa petite touche personnelle, telle que l’éloignement, pour la distinguer de l’œuvre originale du disciple d’Aristote.
Dans Les caractères ou les mœurs de ce siècle, La Bruyère ne reprend pas littéralement l’œuvre de Théophraste, mais la bonifie et l’améliore pour qu’elle ait plus de style, celle de Théophraste étant plus un recueil de type fiche qu’un ouvrage à part entière. Les types de caractère décrits dans cet ouvrage sont les mêmes que ceux décrits par Théophraste, avec un petit surplus ajouté au fur et à mesure par La Bruyère et une accommodation du texte au contexte plus moderne qu’à celui à l’époque où Théophraste l’a écrit.une autre modification est aussi visible dans le titre auquel La Bruyère a ajouté « les mœurs de ce siècle », probablement pour souligner davantage le sujet abordé dans l’œuvre.
En traduisant Les caractères de Théophraste, La Bruyère ne s’implique pas réellement dans une caricature des vices des humains, mais inscrit plutôt son œuvre dans une philosophie morale et politique avec laquelle il entreprend une étude et une analyse de la société. Pour ce faire, il dote sa traduction de plusieurs thèmes qui vont renfermer les différents caractères :
| Les caractères de Théophraste | Les caractères ou les mœurs sociales de La Bruyère |
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La Bruyère, au lieu de se moquer des vices des gens et de les exposer comme Molière l’a fait, procède d’une manière pus instructive et réfléchie, donnant matière à réfléchir sur la société plutôt qu’à la dénigrer. A cet effet, cet auteur parle décrit les bonnes mœurs à suivre et les mauvaises à éviter, pour tous types de personnes, issues de toutes classes sociales confondues. Ainsi, son œuvre recèle d’instructions et de conseils, c’est-à-dire de morale. Il différencie le bien du mal, instruit la femme sur son statut d’époque, conseille l’homme à agir avec droiture, décrivant l’hypocrisie et les moqueries comme étant nocives à l’humanité, etc.
Les quelques extraits que nous allons présenter ci-dessous illustrent ces hypothèses :
- Des femmes
I (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme: leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes: mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.
2 (I)
Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
3 (I)
J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
4 (IV)
Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s’y abandonner; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation: leur son de voix et leur démarche sont empruntés; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel. Ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins.
5 (VII)
Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer: c’est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité; c’est une espèce de menterie.
- De l’homme
I (I)
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes, et l’oubli des autres: ils sont ainsi faits, c’est leur nature, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s’élève.
2 (I)
Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances; ils changent de goût quelquefois: ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l’indifférence pour la vertu.
3 (IV)
Le stoïcisme est un jeu d’esprit et une idée semblable à la République de Platon. Les stoïques ont feint qu’on pouvait rire dans la pauvreté; être insensible aux injures, à l’ingratitude, aux pertes de biens, comme à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste; n’être vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une seule larme; et ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il leur a plu de l’appeler un sage. Ils ont laissé à l’homme tous les défauts qu’ils lui ont trouvés, et n’ont presque relevé aucun de ses faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou ridicules qui servissent à l’en corriger, ils lui ont tracé l’idée d’une perfection et d’un héroïsme dont il n’est point capable, et l’on exhorté à l’impossible. Ainsi le sage, qui n’est pas, ou qui n’est qu’imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous les événements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel et la terre peuvent être renversés sans l’entraîner dans leur chute, et il demeurerait ferme sur les ruines de l’univers: pendant que l’homme qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pièces.
4 (IV)
Inquiétude d’esprit, inégalité d’humeur, inconstance de cœur, incertitude de conduite: tous vices de l’âme, mais différents, et qui avec tout le rapport qui paraît entre eux, ne se supposent pas toujours l’un l’autre dans un même sujet.
5 (VI)
Il est difficile de décider si l’irrésolution rend l’homme plus malheureux que méprisable; de même s’il y a toujours plus d’inconvénient à prendre un mauvais parti, qu’à n’en prendre aucun.
En présentant l’homme, La Bruyère invite le lecteur à accepter ce qu’il est et sa nature, au lieu de le juger ou de le mépriser pour certains de ses comportements qui relèvent de sa nature :
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes, et l’oubli des autres: ils sont ainsi faits, c’est leur nature, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s’élève.
Le moralisme chez la Bruyère se manifeste donc par une acception du genre humain et par un enseignement via la description qu’il fait des bons ou des mauvais caractères des gens de la société. Fortement moralisatrice, le premier but de son œuvre est de conscientiser le lecteur afin qu’il sache distinguer les bonnes mœurs des mauvaises et qu’il soit, dans la mesure du possible, toujours du côté de la bonté. Ce caractère moraliste dans les « caractères » de La Bruyère et dans sa personnalité résulte de son fort ancrage dans la religion et de son enracinement dans la chrétienté. Pour Marty (2004), La Bruyère est un « moralisateur moraliste »
Selon Marty (2004), La Bruyère s’est inspiré de trois grands moralistes pour pondre ses écrits, à savoir Montaigne (1533-1592), La Rochefoucauld (1613-1680) et Pascal (1623-1662) pour écrire, d’où son style d’écriture que nous venons d’exposer. Il a emprunté à Montaigne sa faculté de laisser au lecteur, à travers son œuvre, la liberté de jugement et de réflexion. Il s’inspire également de Montaigne dans sa peinture de l’être humain comme étant d’un être changeant dans un monde inconstant. De La Rochefoucauld, La Bruyère emprunte son style d’écriture bref et pessimiste, mais en lui donnant une consistance plus vertueuse, compte tenu de sa chrétienté. Enfin, La Bruyère se rapproche de Pascal dans sa description ironique des mondanités et sa « perspective apologétique ».
L’écriture des caractères par La Bruyère se fait dans un style bref et discontinu. La brièveté du style a été utilisée afin de mieux séduire le public contemporain, quand la discontinuité a pour but de permettre une lecture fragmentaire de l’œuvre. La Bruyère, dans ses caractères, veut promouvoir une lecture dynamique et entrainante pour que le lecteur ne o pas assommé par la morale omniprésente mais trouve du plaisir dans la lecture. Pour ce faire, il utilise six types de discours que nous allons résumer dans le tableau suivant :
| Le discours explicatif ou didactique : qui a pour but d’exprimer des généralités sous forme de sentences. C’est un discours récurrent car même si La Bruyère se défend d’être un législateur il se donne pour but de corriger ses contemporains et il affirme qu’il ne prétend » écrire que pour l’instruction. » Ce type de discours est repérable par des marques linguistiques très visibles : le présent gnomique, » La faveur met l’homme au-dessus de ses égaux; » ( De la cour, 97) ; les tournures attributives » c’est », » il est », « C’est une grande simplicité que d’apporter à la cour la moindre roture… » ( De la cour, 21); » Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s’en plaindre. » ( Des grands, 10) le présentatif il y a, » Il y a rien pour arriver aux dignités ce qu’on appelle ou la grande voie ou le chemin battu… . » ( De la cour 49) ; la modalisation, pour feindre de nuancer et ne pas paraître trop péremptoire : » Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d’un homme qui demande justice…. » ( De la cour, 87) ; le distinguo : » la cour ne rend pas content ; elle empêche qu’on le soit ailleurs. » ( De la cour, 8) ; les questions oratoires : » Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres la faveur des grands ? » ( Des grands, 10). |
| Le discours injonctif : est tout à fait logiquement peu présent dans Les Caractères puisque La Bruyère, dans la préface, se défend de prescrire des lois morales : » Ce ne sont point au reste des maximes que j’ai voulu écrire : elles sont comme des lois dans la morale et j’avoue que je n’ai ni assez d’autorité ni assez de génie pour faire le législateur. » Néanmoins on trouve quelques impératifs : » Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir l’excuser » ( Des grands, 22) ; » fais que je t’estime » ( De la cour, 36) ; des formules prescriptives : » …il faut arranger ses pièces et ses batteries… » ( De la cour, 64) ; » un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après eux les gens d’esprit ; » ( Des grands, 34). |
| Le discours argumentatif : qui élabore une réflexion et qui défend une thèse. c’est le cas le plus souvent des dialogues fictifs qui ont pour but de convaincre l’un des interlocuteurs : dans la remarque 20 du chapitre Des grands, La Bruyère démontre à Téléphon, qu’il ne peut se laisser abuser par son apparence de mérite et qu’en aucun cas il ne le considère comme un homme d’esprit : » … en croirai-je la prévention et la flatterie qui publient hardiment votre mérite ? Elles me sont suspectes et je les récuse » et que seuls les flatteurs lui laissent croire, par intérêt qu’il est intéressant. Dans la remarque 1 du chapitre Des grands, La Bruyère explique à Théagène (le duc de Bourbon, son ancien élève) que la noblesse inspire des devoirs et qu’il doit donner l’exemple de la vertu et du bon sens. Pour ce faire, il suppose trois cas de figure : il est devenu » vicieux » ou il l’est de naissance de naissance » ou bien il est sage et il n’en retient qu’une, la troisième. |
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Le discours narratif et descriptif : qui permet à La Bruyère de faire des portraits en mouvement, tel celui des « enivrés, des ensorcelés de la faveur » qui » montent l’escalier d’un ministre, et en descendent ; sortent de son antichambre, et y rentrent… » ( De la cour, 61). Dans ces discours on trouve le présent de narration, mais aussi le présent historique, puisque le personnage est caractéristique du XVII ème siècle et le présent itératif ( de répétition) pour dire la répétition incessante de ses comportements. De plus, ces portraits sont faits selon un schéma bien précis : d’abord une description extérieure( = la prosopographie) qui porte sur les gestes, les attitudes, par exemple la façon de parler de Pamphile, » son langage est hautain « , puis une description morale( = l’éthopée) qui met en évidence les défauts et les vices du personnage ( rarement les qualités et les vertus), Pamplhile est « plein de lui-même », » bas » ; enfin le portrait se termine par une généralisation, » les Pamphiles », le recours à l’antonomase transforme le cas particulier en type et c’est par une sentence exprimée au présent gnomique ( de vérité générale) qu’il conclut : » Ils n’ont point d’opinion qui soit à eux, qui leur soit propre », conclusion qui montre vraiment qui est Pamphile, un personnage qui confond l’être et le paraître, « qui veut être grand, [qui] croit l’être et [qui] ne l’est pas ; il est d’après un grand ; en d’autres termes, les Pamhiles sont les singes des grands
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Le blâme : on pourrait presque considérer que l’ensemble des Caractères est un blâme des courtisans et des grands. En effet, La Bruyère dénonce tous leurs vices, et brosse d’eux des portraits négatifs il semble qu’il ne leur trouve aucune qualité. Il fait aussi le blâme du peuple à qui il fait les mêmes griefs qu’aux grands dés lors que leur intérêt est en jeu : » Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir l’excuser […] Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu’ils se nuisent réciproquement. » (Des grands, 22) et Par ailleurs, le blâme est (comme l’éloge d’ailleurs) un thème dominant. En effet, La Bruyère dénonce l’attitude des courtisans qui consiste à blâmer autrui, non parce qu’il a agit contre la morale mais uniquement parce qu’il n’a pas servi ses intérêt ou parce qu’il ne peut plus être utile dés lors qu’il n’est plus en faveur : c’est le cas de Timante ( De la cour, 56) ou celui du courtisan décrit dans la remarque 32 ( De la cour) : » Vient-on de placer quelqu’un dans un nouveau poste, c’est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde la cour […] en est-il entièrement déchu […] il n’y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s’étaient comme dévoués à la fureur d’en dire du bien. » |
| L’éloge : dans Les Caractères, La Bruyère dénonce les éloges flatteurs qui ne sont dictés que par l’intérêt, « L’on dit à la cour du bien de quelqu’un pour deux raisons : la première, afin qu’il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu’il en dise de nous. » (De la cour, 36), » On loue les grands pour marquer qu’on les voit de près, rarement par estime ou par gratitude. » ( Des grands, 37); éloges par ailleurs le plus souvent non fondés comme ceux que reçoitTéléphon. Aussi n’est-ce pas étonnant que l’on trouve peu d’éloge ou que du moins, ce qui obtient la faveur de La Bruyère, ne soit présenté que sous des formes élogieuses très modérées. Refusant le dithyrambe, on devrait parler de propos « positifs » plutôt que de propos laudatifs. Ainsi, dans la remarque 46 du chapitre Des grands, La Bruyère fait le portrait d’un homme sage qui fait le bien pour le bien, en des termes très modérés : » … c’est un bon exemple qu’il donne, et un devoir dont il s’acquitte… » ; de même s’il fait un portrait positif du peuple par opposition à un portrait négatif des grands : » Un homme du peuple ne fait aucun mal […] celui-là a un bon fond, et n’a point de dehors… » (Des grands, 25), il note aussi des traits de caractères moins élogieux : » Le peuple n’a guère d’esprit » et il lui reconnaît « la franchise » mais aussi » la grossièreté ». |
Tableau 2. Variété des discours dans les caractères ou les mœurs de se siècle. Source : http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/le_style_des_caracteres.htm consulté le 12 mai 2014.
Cette étude des Caractères ou mœurs de ce siècle nous a permis de situer La Bruyère et sa traduction dans le courant du moralisme, plus précisément dans un moralisme exprimé de manière philosophique, éthique et herméneutique. Escola (2001) définit l’écriture de La Bruyère comme étant une rhétorique du discontinu qui ne peut être lue qu’en analysant le discontinu et qui produit une liberté de jugement sur le lecteur.
La notion et la signification des « caractères » chez La Bruyère est donc avant tout philosophique, puis moraliste. A présent, nous allons mettre en exergue un fait peu explicite et qui prête souvent confusion chez Molière : celui de sa catégorisation parmi les auteurs modernes et non moralistes, comme certains le prétendent souvent.
- Molière auteur moderne et non moraliste
- Biographie, parcours littéraire et style d’écriture dans le théâtre de Molière
Né Poquelin Molière, de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin, a vécu de 1622 à 1673. Né à Paris dans l’Eglise Saint-Eustache, il est le fils d’un tapissier qui l’a fait étudier chez les jésuites avant de faire des études de droit à Orléans. Passionné de théâtre, il renie ce que son père veut faire de son futur et décide de créer l’Illustre-Théâtre grâce à ‘argent de son héritage avec Madeleine de Béjart qui deviendra sa femme en 1640. Le théâtre représente cependant un échec total et Molière s’acquitte de plusieurs créances qui le mènent droit à l’emprisonnement.
Il ne renonce cependant pas au théâtre et rencontre son premiers succès en présentant « Les Précieuses ridicules » en 1659 devant le roi Louis XIV qui fait de lui l’amuseur de sa cour. Le roi lui donne la salle du Petit-Bourbon pour tenir maintes représentations mythiques qui attiseront encore plus sa gloire et sa popularité. Les réactions face à son théâtre comique sont mitigées entre admiration, rire et amusement et outrage et scandale (Tartuffe 1664) et Dom Juan (1665). Molière touche à des sujets sensibles tels que la religion qui suscitent la colère du peuple et des religieux et lui attirent un bon nombre d’ennemis et de nombreuses accusations de plagiat.
Malgré autant de remous, le roi continue de prendre Molière sous sa protection, ce dernier multiplie alors les représentations : « Le Misanthrope(1666), George Dandin (1668), Le Bourgeois Gentilhomme (1670), L’Avare (1668), Les Fourberies de Scapin (1671), Les Femmes savantes (1672), etc. » Molière quitte le monde et la scène théâtrale le 17 février 1673, suite à une quatrième représentation du Malade imaginaire dans lequel il jouait le rôle d’Argan. Une grande polémique autour de sa mort a été soulevée : certains auteurs et biographes affirment qu’elle est survenue durant la représentation du Malade imaginaire tandis que d’autres parlent d’une mort après la représentation, cette dernière affirmation étant plus vraie que la première.
Molière n’a donc pas seulement écrit ses œuvres, il les a mis en scène et a aussi joué le rôle d’acteur, ceci afin de faire taire les hypocrites qui le critiquaient sévèrement pour son œuvre Tartuffe qui dénonce la fausse dévotion et l’hypocrisie. Le tableau non exhaustif ci-dessous propose un petit voyage dans le parcours de Molière en tant qu’auteur, metteur en scène et acteur de ses propres pièces de théâtre.
| Tableau résumant la biographie et le parcours littéraire de Molière | |||
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Vie privée et familiale de Molière
Acteur, chef de troupe, auteur et metteur en scène, Molière est l’homme de théâtre complet par excellence. Il joue, en tant qu’auteur, sur toute la gamme des effets comiques, de la farce la plus bouffonne jusqu’à la psychologie la plus élaborée. Ses pièces où, s’attaquant à un vice de l’esprit ou de la société, il campe des personnages qui forment des types, sont de véritables chefs-d’œuvre. En élevant la comédie, considérée avant lui comme un genre mineur, il a donné un élan vital au théâtre. Famille Son grand-père et son père sont maîtres tapissiers du roi. Sa mère meurt en 1632. À 40 ans, Molière se marie avec Armande Béjart. Ils ont deux fils, morts très jeunes, et une fille. Jeunesse Jean-Baptiste étudie à Paris dans un collège jésuite. Il exerce quelques mois le métier d’avocat puis hérite de la charge de tapissier du roi. Débuts En 1643, il fonde avec la comédienne Madeleine Béjart l’Illustre-Théâtre. Acteur, auteur et bientôt chef de troupe, il devient « Molière ». Mais ses tragédies sont des échecs. En 1645, c’est la faillite. Il fonde avec Madeleine une nouvelle troupe qui tourne en province pendant treize ans. Leurs farces remportent de grands succès. En 1658, la troupe regagne Paris. Gloire Avec le triomphe des Précieuses ridicules (1659), Molière devient un auteur adulé, jalousé, redouté. En 1661, il crée avec le musicien Lully la comédie-ballet. Le roi Louis XIV est enthousiaste. Mais l’École des femmes (1664) est accusée d’être blasphématoire. En 1664, les dévots font interdire Tartuffe, qui dénonce l’hypocrisie religieuse. Molière obtient néanmoins la protection du roi. Mais la vie privée de Molière est agitée. À 43 ans, il est atteint d’une fluxion au poumon. Son Dom Juan (1665) provoque un nouveau scandale. Le Misanthrope (1666) reçoit un accueil mitigé. Entre 1668 et 1670, l’Avare, Tartuffe et le Bourgeois gentilhomme sont des triomphes. Disgrâce En 1672, Madeleine Béjart meurt. Les Femmes savantes sont un échec. Lully supplante Molière dans la faveur royale. Mort Au cours d’une représentation du Malade imaginaire, sa dernière comédie-ballet (1673), Molière est pris de malaise. Il meurt à son domicile parisien. Il est enterré de nuit, sans inhumation chrétienne. Citations « c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». (la Critique de l’École des femmes, sc. VI) Les parents de celui qui devait prendre le nom de Molière sont des artisans-marchands prospères de Paris : le père, Jean Poquelin, achète en 1631 une charge avantageuse de « tapissier ordinaire du roi » (c’est-à-dire de fournisseur de la Cour). Aîné de cinq enfants, Jean-Baptiste est envoyé au collège jésuite de Clermont – l’actuel lycée Louis-le-Grand – que fréquentaient des fils d’aristocrates. Il s’intéresse tôt au théâtre, sous l’influence de son grand-père qui l’emmène voir les spectacles de l’Hôtel de Bourgogne. Sa scolarité achevée, il fait des études de droit et suit les leçons du philosophe et savant Gassendi, dont l’enseignement met en cause les explications religieuses de la création du monde La mort de Molière À partir de 1666, la santé de Molière s’altère gravement. Il continue ses spectacles malgré la progression de la maladie. Le bruit de sa mort se répand à Paris à plusieurs reprises. Le 17 février 1673, lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire, sa nouvelle et ultime pièce où il se moque des médecins et de l’engouement démesuré de son personnage pour la médecine, un malaise le saisit sur scène. Transporté chez lui, rue de Richelieu, il meurt dans la soirée. Les comédiens n’ont pas droit à une inhumation religieuse. Mais, sur intervention de Louis XIV, son corps a droit à un enterrement opéré de nuit et sans « service solennel », au cimetière Saint-Joseph. Molière laisse une troupe, celle de l’hôtel de Guénégaud, qui est devenue la plus réputée de Paris, et où des comédiens de grand talent ont trouvé l’occasion de se former et de s’affirmer. Sept ans après la mort de Molière, en 1680, le roi ordonne la réunion de cette troupe avec celle de l’Hôtel de Bourgogne pour fonder la Comédie-Française. |
Début de son parcours théâtral
En 1643, alors qu’il était destiné à être avocat ou tapissier, il se fait soudain verser sa part d’héritage maternel, passe contrat avec la famille Béjart et six autres comédiens pour fonder une troupe, « l’Illustre-Théâtre », et il devient « Molière ». Sa vocation est donc originale et impérieuse. Il aurait pu, comme beaucoup, venir au théâtre par l’écriture, mais chez lui le goût du jeu scénique précède l’écriture, donnée fondamentale pour comprendre sa carrière et son esthétique. Il essaie de fonder une nouvelle salle de théâtre à Paris, ce qui est alors des plus difficiles. En butte à l’hostilité des troupes concurrentes, l’Illustre-Théâtre fait faillite dès 1645, et Molière connaît, très brièvement, la prison pour dettes. Il n’abandonne pas : il rejoint avec les Béjart une troupe itinérante en province. Ce sont des années d’apprentissage, sous la protection du prince de Conti, gouverneur du Languedoc. Molière commence à écrire pour la compagnie des farces, puis des comédies (l’Étourdi, 1654 ; le Dépit amoureux, 1656). Mais le prince de Conti, devenu dévot, retire son appui aux comédiens. La troupe quitte le Midi de la France pour Rouen puis Paris, où Molière obtient la protection de Monsieur, frère du roi. En 1658, la troupe débute devant la Cour. Le bon accueil fait à ses premières comédies lui permet d’obtenir de partager la salle du Palais-Royal avec les comédiens-italiens. Molière, qui s’estime un temps doué pour la tragédie, y interprète des tragédies de Corneille, sans succès. La gloire survient cependant dès 1659 avec le succès triomphal des Précieuses ridicules : pour la première fois, Molière fait éditer son texte (pour couper court à des éditions pirates). |
Molière en tant qu’auteur
À la différence de Corneille et de Racine, Molière écrit ses pièces en praticien du théâtre. Il conçoit ses histoires et ses répliques pour lui-même et pour des acteurs qu’il connaît et qu’il va diriger. Tout en étant un véritable écrivain, maître des subtilités du langage et créateur de formules, il pense – plus qu’un poète travaillant dans la solitude de son bureau – à la façon dont les répliques seront dites par les comédiens et au jeu qui accompagnera la diction du texte. De fait, Molière n’a écrit que du théâtre, à l’exception des préfaces qui précèdent l’édition de certaines de ses pièces, de son Remerciement au roi(1663) et de son hommage au peintre Mignard, la Gloire du Val-de-Grâce(1667). C’est un acteur-auteur comme l’était Shakespeare avant lui. Il est l’auteur, selon la nomenclature en usage, de 2 farces, 22 comédies, 7 comédies-ballet, 1 tragédie-ballet, 1 « comédie pastorale héroïque » et 1 « comédie héroïque ». Dom Garcie de Navarre, en 1661, l’une de ses très rares tentatives dans le genre sérieux fut un échec. Il a écrit tantôt en vers, tantôt en prose. Les acteurs d’alors préféraient les vers, plus faciles à retenir. Mais écrire en alexandrins demande un travail de plus longue haleine. Quand il était pressé, Molière écrivait en prose, comme pour ses farces, pour Dom Juan ou l’Avare. Qu’il soit rimé ou en prose, son style a naturellement évolué d’année en année, et sa conception de la comédie également. Sans perdre le goût des pitreries venu de la contemplation des bateleurs qu’il voyait dans son enfance, Molière a peu à peu intégré des préoccupations personnelles, des plaidoyers pour la liberté de ceux qui s’aiment et des questions philosophiques, tout en revendiquant le souci de la vérité, « Il faut peindre d’après nature ». En même temps, sa satire se focalisait sur le milieu mondain et intellectuel, les ambitieux, les médecins et les faux prêcheurs de vertu. Molière est-il alors devenu, au fil des années, un auteur plus tragique que comique ? C’était le point de vue d’Alfred de Musset qui, dans son poème Une soirée perdue (1850), admire chez lui « une mâle gaîté, si triste et si profonde que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ». Mais cet avis porte la marque des années du romantisme, où l’on aime à privilégier une vision noire de l’Histoire et de la vie. Jusque dans sa dernière pièce, le Malade imaginaire, Molière défia l’esprit de sérieux par la bouffonnerie et la satire, fidèle à la mission qu’il définissait ainsi dans la Critique de l’École des femmes : « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». |
Molière en tant qu’acteur
Comme acteur, il était un interprète exceptionnel. Il a joué les grands rôles qu’il avait conçus pour lui : Harpagon (l’Avare), Alceste (le Misanthrope), Dom Juan… Il a été un incomparable acteur de comédies mais il a aussi joué des tragédies. De nombreux témoignages et travaux d’historiens rendent compte de son talent de bête de scène. Lorsqu’il joue Mascarille dans les Précieuses ridicules, il « entre en piste, clown au masque rubicond sous la monstrueuse perruque couronnée du minuscule chapeau décrit par Mademoiselle Des Jardins, engoncé dans ses flots de rubans et sa tuyauterie de canons, glapissant dans sa chaise, secoué par ses porteurs, littéralement versé sur la scène, il roule, se redresse, se trémousse, fait le brouhaha sur la scène et dans la salle » (Molière, une vie, Alfred Simon, 1987).ormes |
Tableau 43. Biographie et parcours de Molière. Source : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jean-Baptiste_Poquelin_dit_Moli%C3%A8re/133609 consulté le 03 mai 2014.
Actuellement, Molière est classé parmi les différents auteurs moralistes tels que La Bruyère, une classification qui ne lui correspond pas étant donné qu’elle a surtout été avancée et soutenue par les différents biographes. De plus, les œuvres de Molière et son écriture n’avaient pour ultime but que de faire rire les gens, et non de les instruire, comme c’est le cas chez La Bruyère. Il est également perçu comme étant l’auteur des Précieuses, bien qu’il l’ait fait imprimer incognito en 1660.
Dans l’introduction de sa Pléiade sur Molière, Georges forestier rappelle que Molière avait « une affinité avec les critères mondains de la littérature », faisant donc de lui avant tout un auteur moderne. D’ailleurs, sa modernité se manifeste aussi par son audace dans ses œuvres qui, bien qu’offusquantes pour certains ne l’empêchent pas de continuer dans le même sens et de sortir d’autres ouvrages tout aussi honnêtes, sincères et arrogants. Cette affinité à laquelle Molière est resté fortement attaché, l’a permis de trouver sa propre originalité et se classer à la fois en Plaute et en Terence. Il alterne donc des pièces de longues haleine et des petites comédies, dites pièces unies et pièces mêlées.
Le théâtre de Molière ne suit pas les règles de poétique théâtrale, sauf Tartuffe. Il puise son inspiration dans les nouvelles, chez les auteurs de comédie et dans Comedia dell Arte. La galanterie est une des caractéristiques de Molière, ce qui fait de Boileau un de ses plus grands adversaires, celui-ci étant contre les « galants ».
Une autre caractéristique spécifique à la littérature de Molière est l’alliance des contraires, un contexte qui fait l’objet de multiples reproches de Boileau à son encontre. Malgré de nombreuses contestations émises par Boileau, ce dernier ne détestait pas Molière. Toutefois, lorsque la querelle entre les anciens et les modernes éclate, celui-ci se place parmi les Anciens contre Molière qui est l’archétype même des Modernes.
Un autre fait sur Molière nous interpelle également : l’affirmation des biographes d’aujourd’hui sur un Molière auteur populaire, un Molière qui écrivait pour les gens du peuple. Cependant, force est de constater que le théâtre, à son époque, était réservée aux gens de bonne fortune et restait inaccessible aux laquais à cause des tarifs coûteux. Cela réfute donc la thèse de l’auteur populaire, Molière ayant écrit pour un public privilégie qui avait les moyens de s’offrir des places de théâtre chères.
Selon Bourqui et al. (2001), Le trait distinctif des œuvres, de l’écriture et du théâtre de Molière est « son indifférence souveraine à l’égard des règles de poétique théâtrale ; des innovations radicales dans l’«action» (la manière de jouer) comme dans la structure des pièces ; une réussite exceptionnelle dans la comédie «mêlée de musique» ; et surtout un jeu permanent, sans précédent, sur et avec des valeurs qui étaient les siennes, que partageait son public (la Cour comme la Ville), que nous partageons toujours pour une bonne part, et dont il a fait la matière même de ses comédies, créant ainsi entre la salle et la scène une connivence inouïe, qui dure encore »
Animant avec ferveur la cour du Roi Louis XIV, il a créé la « comédie-ballet » pour le plaisir de ce dernier. Il est donc l’instigateur de la comédie mêlée à la musique dont le succès immédiat l’a rendu encore plus populaire.
- Inscription des ouvrages de Molière dans une comédie littéraire
S’il y a bien un genre littéraire auquel on s’accorde à dire que les œuvres de Molière appartiennent, c’est à la comédie littéraire. En effet, chacune de ses œuvres relève de a comédie littéraire et provoque instinctivement le rire et l’amusement du public, que ce soit une pièce de comédie de caractère, de comédie des mœurs, de comédie-ballet, etc. (cf. tableau ci-dessous). Chacune de ces œuvres a donc pour principale visée de faire rire les spectateurs, au-dessus de la portée philosophique, de la portée morale, etc.
Comme nous n’avons pas cessé de le faire remarquer, la particularité de la comédie littéraire de Molière est sa conception effectuée sans recours aux règles de la poétique théâtrale, bien que les pièces soient en vers et qu’elles soient théâtrales. C’est l’une des plus grandes spécificités de la comédie littéraire de Molière, celle qui permet de les distinguer de la multitude. C’est également une des raisons qui a poussé sa renommée à son comble, outre les thèmes abordés dans ses œuvres qui suscitent toujours beaucoup de controverses : religion, hypocrisie, avarice, politique, etc.
Par comédie littéraire, on entend théâtre relevant du comique, souvent composé de satire, de farce, etc. Le théâtre comique de Molière rompt, en général, avec la poétique aristotélicienne, puisqu’il ne suit pas les règles d’unité d’action, de lieu et de temps. Cependant, Tartuffe échappe à cette généralité, de même que quelques pièces en cinq actes de Molière telles que L’Ecole des Femmes, le Misanthrope, l’Avare, le Bourgeois gentilhomme et les Femmes savantes.
Etant un des plus grands « classiques » dans la comédie littéraire, Molière excelle dans l’art de la satire et de la dramaturgie, donnant vie à une scène théâtrale pleine de rebondissements et d’intrigue, comme c’est le cas dans Tartuffe : l’auteur introduit parfaitement les faits, met en place la vengeance parfaite et défait le nœud du dénouement au quatrième acte qui se termine par le début de l’exposition du plan de vengeance de La Orange et de Du Croisy et de sa fin.
La comédie littéraire de Molière touche également à tous les thèmes et met en scène des vies de famille ou des drames familiaux, des problèmes dans la société, dans la religion, chez les médecins, les religieux, etc. Molière aime peindre le monde dans son théâtre qui est le terrain de jeu du ridicule. Il met en scène des personnages au caractère bien trempé comme Tartuffe, Orgon, Sganarelle, etc. auxquels le spectateur peut facilement s’identifier, suivant une satire ou une péripétie bien définie.
Le personnage dépeint ne sort jamais sous son plus beau jour, c’est-à-dire que la peinture des comportements chez Molière met à nu les vérités cachées, les vices et les travers des humains, de la société. C’est pour cette raison qu’il est resté longtemps incompris et que les rumeurs sur les plagiats, sur le mariage avec sa propre fille, la tromperie de sa femme le rendant cocu, sa maladie grave, etc. – des rumeurs infondés et injustifiables- n’ont pas cessé de le poursuivre.
Pour les spectateurs qui se sentaient fortement dépeints dans le ridicule de sa comédie, ces rumeurs constituent une attaque et une vengeance sur cet auteur porte-parole de la vérité arrogante, de la vérité blessante, de la vérité choquante, etc.
La comédie de Molière peint donc essentiellement les vices de la société, elle peut être perçue comme une comédie noire. D’ailleurs, Molière en a voulu ainsi, pensant qu’il fallait le mieux se rapprocher de la réalité et peindre des personnages odieux et antipathiques plutôt que des personnages beaux et gentils sortant d’un conte de fée trop imaginaire.
La comédie dans les œuvres de Molière se manifeste sous plusieurs formes, résumées dans le tableau ci-dessous :
| Les formes de comédie dans les œuvres de Molière | Les comédies écrites par Molière | |
La farce est une forme qui exagère et simplifie la nature des personnages et l’action, pour provoquer un rire immédiat. Molière connaissait à la fois les farces des bateleurs qu’il voyait sur le Pont-Neuf, à Paris, dans son enfance, celles des comédiens italiens jouant à Paris et celles qu’avaient laissées les auteurs de l’Antiquité, en particulier les farces de l’auteur latin Plaute. C’est ainsi qu’il commença par des farces : l’Étourdi, le Dépit amoureux. Comme le genre de la farce exige une action courte et rapide, il est passé ensuite au genre de la comédie, plus étoffé, où l’action et la psychologie font l’objet de développements longs et subtils. Mais Molière a utilisé des gags et des situations de farces à l’intérieur de ses pièces plus ambitieuses, comme l’Avare, pièce truffée d’exagérations comiques. Pour le plaisir de revenir au rire populaire, il est souvent retourné à la belle simplification de la farce, comme lorsqu’il écrivit le Médecin malgré lui et les Fourberies de Scapin, alors même qu’il était pour beaucoup l’auteur comique mais grave du Misanthrope. On peut distinguer plusieurs types de comédie dans le répertoire moliéresque, parfois mis en œuvre dans une même pièce ; le Misanthrope, par exemple, est à la fois une comédie de mœurs et une comédie de caractère, l’Avare également. |
1659 : les Précieuses ridicules, comédie.
1662 : l’École des femmes, comédie. 1663 : la Critique de l’École des femmes, comédie. 1663 : l’Impromptu de Versailles, comédie. 1664-1669 : Tartuffe, comédie. 1665 : Dom Juan, comédie. 1666 : le Misanthrope, comédie. 1666 : le Médecin malgré lui, comédie. 1668 : Amphitryon, comédie. 1668 : George Dandin, comédie. 1668 : l’Avare, comédie. 1669 : Monsieur de Pourceaugnac, comédie-ballet. 1670 : le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet. 1671 : les Fourberies de Scapin, comédie. 1671 : les Femmes savantes, comédie. 1673 : le Malade imaginaire, comédie mêlée de musique et de danse. |
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L’une des caractéristiques du comique, c’est de se moquer des contemporains, des gens parmi lesquels on vit. Un peu à la manière d’un journaliste pamphlétaire, Molière a raillé un certain nombre de corps sociaux, religieux et mondains. Le corps social que Molière a le plus violemment attaqué est celui des médecins : leur mise en cause comique a lieu dans de nombreuses pièces, du le Médecin malgré lui au Malade imaginaire, la dernière pièce de Molière. Même à l’intérieur de Dom Juan, il s’en prend aux disciples d’Esculape. Il critique aussi toute une frange du milieu religieux, les « faux dévots », qu’il dénonce violemment à travers le personnage du roué Tartuffe ; cette audace lui coûtera cher, la pièce sera interdite par trois fois. Enfin, Molière est un satiriste du milieu mondain, qu’il ridiculise dans les Précieuses ridicules et les Femmes savantes et lorsqu’il prend pour cible les aristocrates impudents, notamment dans George Dandin. |
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Lorsqu’il s’inspire d’un sujet traité par un auteur de l’Antiquité, comme c’est le cas pour l’Avare tiré d’une comédie de Plaute, Molière transpose l’action dans son temps. Mais, exceptionnellement, il garde le contexte antique quand il écrit Amphitryon. C’est donc une comédie mythologique, de la même façon que les tragédies de Racine et de Corneille sont des tragédies antiques. Cette œuvre n’a pas d’équivalent parmi les autres pièces de Molière. Elle fait référence à un épisode des légendes grecques et ne s’adresse pas à un public large, mais à un public cultivé. |
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La comédie-ballet, dont la forme annonce l’opéra par ses parties chantées et dansées, a pour principe d’alterner des scènes chorégraphiées et des scènes dialoguées. Elle s’est développée quand les divertissements royaux se sont multipliés à Versailles et dans d’autres châteaux. Le roi Louis XIV et la Cour étaient très friands de ces spectacles qui reposaient sur une idée de théâtre total – utilisant tous les langages du spectacle – et déployaient un grand faste dans l’utilisation des décors et des machineries. Molière a souvent répondu aux commandes qui lui étaient faites par le roi. Les Fâcheux, les Plaisirs de l’île enchantée, la Princesse d’Élide, les Amants magnifiques sont des comédies-ballets dont les textes ne nous importent plus beaucoup aujourd’hui, à l’inverse de Monsieur de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme et Malade imaginaire. Ces trois dernières pièces sont parfois représentées sans leurs intermèdes musicaux mais elles ont été conçues sous cette forme qui mêle l’action théâtrale et les tableaux faits de chants et de danses. Pour toutes ces œuvres, Molière collaborait avec un musicien, tel que Lully ou Marc-Antoine Charpentier. Le genre de la comédie-ballet mettait généralement en scène les épisodes et les héros de la mythologie et des pastorales. Molière a su à la fois utiliser des thèmes antiques et imposer des sujets contemporains… |
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Délaissant la fiction, Molière s’est amusé par deux fois à répondre à ses détracteurs sous la forme d’une comédie sur le théâtre. La première fois, ce fut avec la Critique de l’École des femmes, où il représente des spectateurs hostiles à sa pièce l’École des femmes qui discutent avec des spectateurs favorables. La seconde fois, ce fut avec l’Impromptu de Versailles, où il se met lui-même en scène en train de diriger ses propres acteurs. Il donne à voir ainsi le théâtre et son public, mais, derrière la réaction à un événement d’actualité et la volonté de répondre aux polémiques, s’affirme aussi un discours théorique et esthétique, exprimant les points de vue de l’auteur sur l’art dramatique. |
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La comédie de mœurs vise à dépeindre la façon dont les hommes vivent en société. Molière est l’un des grands maîtres de la comédie de mœurs, avec des angles d’attaque différents, puisqu’il passe du registre satirique au tableau proprement social. Dans les Précieuses ridicules, c’est à la satire d’un phénomène de mode que l’auteur s’attache avant tout. Dans l’École des femmes, Tartuffe, Le Misanthrope, George Dandin, les Femmes savantes le comique a toujours un caractère de moquerie relatif aux travers de l’époque mais il s’élargit à l’examen du milieu social. Ce sont surtout la famille et la question du mariage qu’embrasse le regard de Molière : il montre comment les enfants subissent la loi des parents (essentiellement du père), comment les relations avec l’argent, les rapports entre les époux et le désir de s’inscrire dans un courant à la mode ou dans un mouvement religieux modifient la vie du groupe, quels sont les place et rôle des domestiques dans la vie de la maison et comment l’union conjugale est parfois traitée autant comme une affaire financière que comme une question d’harmonie amoureuse. Molière représente aussi le décalage entre les classes sociales : la tentative de passer dans la classe supérieure, de la bourgeoisie à l’aristocratie se traduit le plus souvent par un comportement ridicule et voué à l’échec. Chez Molière, la notion de mœurs est liée à la notion de morale : en raillant les défauts de ses contemporains, il en appelle à la raison et à un comportement qui mettrait fin aux folies et aux lubies. Dans cette perspective, les personnages dont le comportement est condamnable sont souvent ridiculisés ou punis dans l’une des dernières scènes de la pièce. |
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Au-delà de la représentation du contexte social et de l’époque dans laquelle il s’inscrit, il y a l’individu et sa psychologie. La comédie de caractère cherche à mettre en évidence un type humain qui a une valeur universelle, et même éternelle, puisque les mêmes natures d’homme et de femme traversent les siècles. C’est une des grandes idées du xviie siècle français que de reprendre cette peinture du caractère, telle qu’elle avait été ébauchée dans l’Antiquité (chez les auteurs grecs puis dans la comédie latine) et d’en faire l’un des grands thèmes de la littérature et du théâtre. Les Caractères de Jean de La Bruyère, ouvrage postérieur au théâtre de Molière, accomplit parfaitement cette composition d’une galerie de portraits où des types humains (l’égoïste, l’amoureux, le cupide…) sont saisis à travers leurs traits essentiels. Molière, avant lui, a dépeint un certain nombre de personnages représentatifs des diverses façons d’être et de penser : Tartuffe est l’exemple même de l’ambitieux pratiquant le double langage pour arriver à ses fins. Alceste, le misanthrope, est l’homme qui n’aime pas les autres hommes et exècre la société. M. Jourdain, le « bourgeois gentilhomme », est, ce qu’on appellerait aujourd’hui, un nouveau riche, qui croit, naïvement, qu’on peut changer de statut social avec le pouvoir de son argent. Harpagon, le personnage central de l’Avare, est le parangon de ces êtres qui sacrifient tout au plaisir de posséder et qu’on appelait aussi, au xviie s. des « avaricieux ». Argan, le « malade imaginaire », incarne à la perfection une configuration psychologique, celle de l’homme chez qui la hantise de la maladie et de la mort fait disparaître la perception de la réalité. |
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Molière n’a pas écrit, à proprement parler, du théâtre philosophique. Mais cette dimension existe dans certaines de ses pièces. Adversaire d’une forme de fanatisme religieux, tel qu’il se montre avec prudence dans Tartuffe (où il dénonce les « faux dévots » et non les dévots), il s’interroge parfois sur la mort et sur la condition humaine. De ce point de vue, Dom Juan est sa seule véritable comédie philosophique. Dom Juan y incarne le dédain d’une pensée religieuse et consolatrice, Sganarelle la défense d’une attitude religieuse représentée comme une forme de superstition. On peut voir là – mais une autre interprétation est possible, la pièce s’achevant sur la mort du séducteur – une préférence affirmée pour les thèses des « libertins » qui ne croyaient pas à l’existence de Dieu. |
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Molière est essentiellement un écrivain comique, un auteur de comédies. Mais il a écrit quelques pièces relevant du genre sérieux. Il a composé une « comédie héroïque », Don Garcie de Navarre ou le Prince jaloux, qui fut un échec. Et également une « comédie pastorale héroïque », Mélicerte, et une « tragédie ballet », Psyché. Il s’est le plus souvent montré peu à l’aise et moins convaincant dans ce registre « héroïque » où s’illustrait brillamment son ami Corneille. |
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Tableau 4. Les formes de comédie chez Molière et les différentes comédies écrites par cet auteur. Source : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jean-Baptiste_Poquelin_dit_Moli%C3%A8re/133609 consulté le 03 mai 2014.
Si la comédie prend plusieurs formes chez Molière, le comique, lui aussi, en a plusieurs. De même, les personnages dépeints dans ses œuvres sont issus de tous les milieux sociaux et de toutes les classes confondues :
| Les types de comique dans le théâtre de Molière | Les personnages dépeints dans les ouvrages de Molière |
Le comique de geste est essentiel dans la farce mais aussi dans les différentes formes de comédie. Par les mimiques, l’accoutrement, les déplacements, les mouvements de la tête et des bras qui caractérisent un personnage ou expriment une intention non exprimée par la parole, l’acteur amplifie la drôlerie de l’action. Formé dès la jeunesse par les farces qu’il voyait sur la place publique et sensible au talent expressif des acteurs italiens, Molière était lui-même un comédien qui utilisait tous les ressorts de la gestuelle comique. Les gestes sont primordiaux dans des pièces comme la première farce de l’auteur, la Jalousie du barbouillé, où il y a des gags et des chutes comme, bien plus tard, en usera le cinéma burlesque, de même que dans les Fourberies de Scapin, où le valet frappe le vieux Géronte qu’il a fait entrer dans un sac ou dans le Médecin malgré lui, où Sganarelle, pris pour un médecin, multiplie les interventions incorrectes et déplacées.
Comme Molière affectionne la rapidité des actions, il a beaucoup employé ce type de comique. Il repose sur des rencontres entre les personnages et sur des événements qui introduisent une nouveauté, une surprise ou un choc suscitant le rire. Il dépend généralement plus de l’imprévu et du mouvement que du texte. Parfois, Molière abuse des retournements de situation comme à la fin de l’Avare, où des personnages se retrouvent et se reconnaissent des années après un naufrage et un enlèvement, mais ce n’est pas là véritablement un procédé comique, plutôt une facilité pour terminer rapidement une pièce qu’il faut monter dans l’urgence. Le comique de situation est particulièrement efficace, par exemple, dans les Précieuses ridicules lorsque Mascarille et son ami Jodelet se font passer pour de « beaux esprits » et trompent les prétentieuses provinciales, avant de se faire rosser par leurs maîtres. Il prend aussi souvent la forme du quiproquo, quand un personnage est pris pour un autre, comme dans Amphitryon, où Jupiter est confondu avec le général Amphitryon et le dieu Mercure avec le valet Sosie. Il est aussi mis en place dans Tartuffe quand l’épouse d’Orgon, Elmire, déclare à l’imposteur qu’elle est prête à se donner à lui, alors que son mari est caché sous la table.
Le comique de mots est essentiel chez Molière. Il commence dès la création du nom des personnages : l’usage était alors d’employer des noms à consonance grecque, latine ou italienne, et Molière respecte cette coutume mais introduit parfois aussi des noms qui évoquent le type de personnage qu’il crée : Tartuffe, Harpagon, Trissotin, Pourceaugnac par exemple. Il se développe dans les répliques où l’auteur recourt à certaines tournures verbales comme les jeux de mots, « Bélise : Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? Martine : Qui parle d’offenser grand-père ni grand-mère ? », dans les Femmes savantes, ou bien « Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal » dans le Misanthrope. Source de comique, le latin de fantaisie qu’il prête aux médecins dans le Médecin malgré lui et dans le Malade imaginaire. De même que l’opposition du langage populaire et du langage savant (dans la scène des paysans dans Dom Juan), ou bien dans les dialogues entre précieux et gens simples dans les Précieuses ridicules et les Femmes savantes), ainsi que la répétition martelée d’une même réplique (« Qu’allait-il faire dans cette galère ? » dans les Fourberies de Scapin)… Dans son utilisation de la langue, Molière a une double pratique. D’un côté, la simplicité des mots met en relief la sagesse populaire : « Et je vous verrais nu du haut jusques en bas / Que toute votre peau ne me tenterait pas » dit Dorine dans Tartuffe, ou, au contraire, souligne le caractère fruste ou imbécile d’un personnage : « Je vis de bonne soupe et non de beau langage », dit Chrysale dans les Femmes savantes. D’un autre côté, des phrases très construites, mettent en place la rhétorique des idées et des raisonnements. Molière vise la clarté de l’expression et l’efficacité du comique pour construire un théâtre du vrai et du naturel, mis au service d’une morale. Dans l’un des textes envoyés au roi pour obtenir la levée de l’interdiction de Tartuffe, il écrivait : « Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru, que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle », le mot « ridicule » devant être compris dans le sens « qui suscite le rire ». Chez Molière, le sens de la comédie, même quand il passe par les gags ou la violence de la satire, est toujours empreint de cette noblesse d’âme. |
La classe des bourgeois est la classe sociale la plus représentée et analysée par Molière. Et c’est dans la cellule familiale bourgeoise que Molière prend les événements qui l’intéressent : les questions de mariage, de l’autorité du père, des relations entre époux, du désir d’indépendance des enfants. Pris par son activité d’artiste, marié mais n’ayant eu qu’un seul enfant qui ne soit pas mort peu de temps après la naissance, Molière ne semble pas avoir eu une vie bourgeoise, mais c’est de ce milieu-là qu’il vient : un milieu où l’on a des biens, où le souci de l’argent a tendance à prendre le pas sur l’amour. Molière a peint toute une galerie de bourgeois différents : Tartuffe, devenu naïf sous l’emprise d’une fascination, Alceste, (le Misanthrope) écartelé entre l’amour et la solitude, Harpagon (l’Avare), dévoré par sa passion de l’argent, Chrysale (les Femmes savantes), défenseur du rôle domestique de la femme, Monsieur Jourdain (le Bourgeois gentilhomme), type du nouveau riche qui voudrait accéder à la classe sociale supérieure. Arnolphe (l’École des femmes) présente l’originalité d’être situé hors contexte : c’est un solitaire qui veut façonner une jeune fille selon ses désirs. Les personnages d’épouses ont souvent moins d’épaisseur. Si Philaminte (les Femmes savantes) représente singulièrement une précieuse très active et en conflit avec son mari ; si Béline (le Malade imaginaire) est une intrigante, les autres épouses, Elmire (Tartuffe), Madame Jourdain (le Bourgeois gentilhomme), sont des femmes raisonnables qui défendent la solidité et les valeurs de la famille contre les extravagances de leur conjoint. Quant aux jeunes gens, ils attirent la sympathie mais ils manquent de personnalité. Ils sont presque interchangeables d’une pièce à l’autre.
Dom Juan donne une image flatteuse d’un aristocrate, mais la pièce ne parle pas exactement de la réalité sociale. C’est une variation sur un sujet déjà traité par un auteur espagnol. Le personnage est plus mythique qu’inscrit dans la réalité du xviie siècle. Vis-à-vis des nobles de son temps, Molière est le plus fréquemment sévère et même cruel. Il a personnellement beaucoup souffert de leur arrogance et de leur suffisance. Il les ridiculise dans la Critique de l’École des femmes et dans l’Impromptu de Versailles. Il se venge une fois encore de tous les courtisans appartenant à l’aristocratie à travers les deux personnages de « petits marquis » dans le Misanthrope et des odieux de Sotenville dans George Dandin. Enfin, Dorante, le noble dans le Bourgeois gentilhomme, est un malhonnête homme, empruntant de l’argent qu’il ne rembourse pas.
Les domestiques sont, chez Molière, des personnages aussi importants pour l’action que pour les effets comiques. Ils viennent autant de l’image qu’ont donnée d’eux les farces latine et italienne que de la réalité de tous les jours. Les serviteurs masculins, héritiers d’Arlequin, sont, comme Scapin, malhonnêtes (ou, tout au moins, rusés), fréquemment profiteurs et alcooliques, mais fidèles à leur maître et d’une imagination si efficace qu’elle débrouille les situations les plus compliquées. Molière a progressivement humanisé ce type de personnage, en passant de Mascarille, le rusé, à Sganarelle qui représente par moments les souffrances des gens du peuple. Pour les servantes, Molière a fait encore davantage éclater les cadres de la tradition. Les servantes sont la voix de la raison et la voix de Molière lui-même. Leur bonhomie, leur culot, leur langue bien pendue, la saveur de leur langage, leur absence de crainte face aux maîtres, leur défense des enfants arrivés à l’âge du mariage, tout fait d’elles des héroïnes dont les défauts – elles ne savent pas rester à leur place – se transforment immédiatement en qualités. Dorine (Tartuffe), Martine (les Femmes savantes) et Toinette (le Malade imaginaire) incarnent un bon sens populaire sans lequel Molière manquerait d’un instrument de mesure pour juger l’évolution de la société et les travers de ses héros.
Les paysans apparaissent rarement, sauf quand Molière a besoin de personnages dotés d’accents provinciaux, comme Pierrot dans Dom Juan. George Dandin, le paysan enrichi qui a eu le malheur d’épouser une aristocrate, reste une exception. Mais cette pièce, George Dandin, traduit peut-être plus un désir de Molière de s’en prendre aux nobles qu’un intérêt profond pour la paysannerie. Les procédés |
Tableau 5. Les types de comique et les personnages dépeints dans les ouvrages de Molière. Source : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jean-Baptiste_Poquelin_dit_Moli%C3%A8re/133609 consulté le 03 mai 2014.
Comme Plaute (254–184), célèbre poète comique auteur d’Aulularia (La marmite), pièce ayant inspiré L’Avare de Molière, Molière est un auteur de comédies de caractères chez lequel le terme caractère désigne « les comportements ». Le fait qu’il ne soit pas moraliste résulte aussi du fait que le caractère dans le sens éthique du terme n’importe pas dans la comédie, contrairement à la tragédie. L’auteur ne s’y est donc pas attardé, préférant avant tout exposer le côté comique de ses œuvres, afin de rester fidèle à son statut d’auteur de comédie littéraire qui s’est peu à peu mu en auteur classique.
- Querelles entre les Anciens (Boileau) et les modernes (Perrault) : controverse sur les mérites respectifs des écrivains de l’Antiquité et de ceux du siècle du Louis XIV en 1680
Parler de la notion de caractère chez Molière et La Bruyère amène à orienter la discussion vers la querelle des Anciens et des Modernes qui consiste en un « Débat d’idées de la fin du xviie s. sur les mérites respectifs des écrivains de l’Antiquité et de ceux du siècle de Louis XIV. » Il s’agit d’une querelle et d’une rivalité littéraire entre deux types de partisans : les Anciens dirigés par Boileau et les Modernes dirigés par Perrault. A rappeler que La Bruyère fait partie des Anciens – de par son ancrage dans le modèle de Théophraste et le fait qu’il s’inspire des auteurs anciens- et que Molière est un partisan des Modernes.
Les Anciens sont représentés par des auteurs tels que Boileau, La Bruyère, Racine et La Fontaine qui prônent le génie des écrivains antiques d’Homère et de Virgile et les imposent comme étant les meilleurs modèles de l’art actuel. Pour eux, les auteurs modernes devraient s’inspirer de ces derniers dont l’art reste sans égal.
Les Modernes, guidés par Perrault, Quinault, Saint-Évremond, Fontenelle, Houdar de La Motte se fient au progrès de la science et de la littérature moderne au détriment de l’art ancien qu’ils rejettent et jugent dépassé. Pour ces derniers, il vaut mieux donner une chance à la littérature moderne initiée par Descartes et Pascal qui est plus d’actualité et est donc plus fiable et peut mieux servir de référence à l’art. Les Modernes prônent l’invention et l’évolution de l’art et dénoncent les Anciens come étant de pâles copieurs des grands auteurs anciens, sans esprit de créativité et d’inventivité.
La querelle des Anciens et des Modernes est donc une confrontation entre la notoriété des auteurs de l’Antiquité et celle des auteurs du siècle du roi Louis XIV qui a valu un départage du monde littéraire en France dès 1680.
Rappelons que la querelle des Anciens et des Modernes s’est déroulée en trois étapes :
| Etapes de la querelle des Anciens et des Modernes | ||
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Etape I : épopée et poème héroïques : Dans la première, le débat portait sur l’épopée et le poème héroïques. Boileau, dans son Art poétique (1674) préconisait le respect des modèles grecs et latins et le recours à la mythologie. La querelle s’élargit à la question de l’emploi du français au lieu du latin dans les inscriptions. |
Etape II
La deuxième étape, la plus importante, commença en 1687, le 27 janvier avec le poème que Charles Perrault présenta à l’Académie : le Siècle de Louis le Grand critique les Anciens, fait l’éloge des contemporains, proclame le siècle de Louis XIV supérieur à celui d’Auguste La docte Antiquité dans toute sa durée À l’égal de nos jours ne fut point éclairée. (Charles Perrault. Le siècle de Louis le Grand) Boileau s’indigna et attaqua, soutenu par La Bruyère. La polémique enfla avec la publication par Perrault des quatre volumes du Parallèle des anciens et des modernes à partir de 1688, où il attaque les Anciens en comparant dans un dialogue fictif les réalisations des Anciens avec les réalisations modernes dans presque tous les aspects de la vie humaine. La polémique tournait essentiellement autour de deux modèles esthétiques opposés : le principe de l’imitation orienté vers l’Antiquité comme idéal de beauté absolu et d’autre part le principe du génie de l’imagination qui puise son inspiration en lui-même.
Le Grand Arnauld dut s’entremettre pour réconcilier les parties et, le 30 août 1694, Perrault et Boileau s’embrassèrent en public à l’Académie française. La réaction du public de l’époque pourrait donner à penser que Perrault et son parti remportèrent la victoire dans cette polémique, mais il n’y eut pas de victoire nette, la querelle s’étant en quelque sorte épuisée. |
Etape III
Vingt ans plus tard, la querelle reprit, à propos de la traduction d’Homère en prose par Mme Dacier, que La Motte adapta en vers, supprimant ce qu’il appelait des longueurs pour adapter l’Iliade aux goûts modernes. Cette fois-ci, l’apaisement vint de Fontenelle. Bien plus que le faux problème de la supériorité, cette querelle posait la question du progrès et de la naissance d’idées nouvelles, soutenues par une nouvelle esthétique. La seconde Querelle des Anciens et des Modernes, à une époque où Perrault et Boileau étaient déjà morts, oppose en 1713-1716 Houdar de La Motte à Mme Dacier qui débattent de l’épineux problème de la fidélité au texte d’Homère, suite à une traduction de l’Iliade publiée par Mme Dacier en 1711, où Houdar avait « corrigé » et raccourci l’original, accompagné d’une préface contenant un Discours sur Homère, publié en 1714, où il prend la défense des Modernes. Dans l’optique des partisans des Anciens, tout a été dit et les Modernes sont de médiocres copistes. C’est pourquoi le dessein de La Motte, d’adapter l’Iliade au goût du jour, soulève l’indignation de Mme Dacier. Houdar de La Motte se défend et oppose aux textes originaux sa propre originalité : |
Tableau 4. Etapes principales des querelles des Anciens et des Modernes. Source : http://homere.iliadeodyssee.free.fr/traducteur/dacier/dacier02.htm consulté le 04 mai 2014.
Bien que les caractères de Molière et ceux de La Bruyère aient été écrits durant l’époque moderne, leur écriture a suivi des orientations différentes. Du côté de Molière, il suit une méthode moderne dépourvue d’éthique et de poétique aristotélicienne, La Bruyère, lui, écrit son ouvrage suivant l’exemple de Théophraste et de Casaubon, des Anciens.
Au final, la querelle se termine par une victoire des modernes qui peuvent être mieux perçus en tant que modèles que les écrivains antiques.
- LA PORTEE MORALE ET INSTRUCTIVE CHEZ MOLIERE ET LABRUYERE
- Les ouvrages de morales des vices et des vertus
- Critiques et portée de ces ouvrages
Autant Molière et La Bruyère, durant les années 1600, ont écrit des ouvrages de morales des vices et des vertus, particulièrement des vices. Toutes les œuvres de Molière – que nos avons citées dans un tableau plus haut- sont concernées par ce type d’ouvrages. Du côté de la Bruyère, il n’a été connu que pour Les caractères et les mœurs de ce siècle, suite à son existence assez courte de 1645 à 1696.
L’analyse sur ces œuvres ayant déjà été effectuée auparavant, cette partie se propose de résumer cette analyse et de comparer la portée et les critiques des caractères de La Bruyère et des ouvrages de caractères de Molière
| Critiques et portée des ouvrages de morales des vices et des vertus chez Molière | Critiques et portée des ouvrages de morales des vices et des vertus chez La Bruyère |
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Avec une telle différence dans les œuvres de Molière et de La Bruyère qui se rejoignent quand même un petit peu au niveau de la moralité et de l’instruction, tout porte à croire que la représentation du caractère dans ces ouvrages doit être complètement différente. Nous allons le vérifier ci-après.
- Représentation du caractère dans ces ouvrages
Chez Molière, le caractère est extrêmement extériorisé, mais plus exagéré que chez La Bruyère. En effet, malgré le fait que ces deux auteurs écrivent sur la notion et les significations des caractères, en étant le plus proche et le plus fidèle possible à la réalité, Molière met parfois en jeu des acteurs dont le caractère est douteux et peu vraisemblable, suscitant les contestations du public. C’est le cas dans l’Ecole des Femmes, pour le personnage d’Agnès, qui passe d’un état d’ignorante totale à celui d’intelligente, ce qui est peu concevable pour les spectateurs. La réalité qui fait tant l’objet de la convoitise du théâtre de Molière est donc exagérée au niveau de ce personnage que les lecteurs aimeraient bien modifier.
Chez La Bruyère, on ressent surtout, à la lecture des Caractères et mœurs de ce siècle, que le caractère semble plus évident, mais la lecture de l’ouvrage nécessite autant de concentration que de jugement, le style d’écriture étant aussi épars et incongru que celui de Théophraste. Après la mort de Molière, La Bruyère a évoqué un parallélisme entre ce dernier et Terence. Bien que respectant les travaux de Molière, La Bruyère pense quand même que son style d’écriture n’est pas toujours bien.
Notre analyse dégage donc deux types de représentations du caractère chez Molière et chez La Bruyère : le type standard décrivant le caractère comme étant un comportement chez Molière, et le type complexe qui cache une notion philosophique derrière la peinture des comportements chez La Bruyère. Ainsi, nous avons donc d’ores et déjà répondu à la problématique de départ en mettant en évidence les enjeux de la notion et de la signification des caractères de Molière à la Bruyère. Pour Molière, le caractère est un comportement, tandis que pour La Bruyère, il représente une notion philosophique, le caractère étant moral avant tout.
- Les traités fondés sur la physiologie des passions
- La physiologie des passions selon Letourneau
Charles-Jean-Marie Letourneau (1831-1902) dans la seconde édition revue et augmentée de la Physiologie des passions en 1878, nous livre des définitions très variées de la passion, définitions empruntées à plusieurs grands auteurs. Pour définir la passion, il cite le docteur Descuret en premier lieu qui caractérise la passion comme étant « des besoins déréglés ». La passion est donc avant tout une histoire de besoin, mais un besoin d’une ampleur qui peut dépasser l’entendement, un besoin irrépressible et incontrôlable.
D’ailleurs, Letourneau considère le besoin ou l’impulsion organique comme étant à la base de la passion. Cependant, « pour mériter le nom de passion, il faut qu’il soit exalté ou modifié, soit par une organisation spéciale, par ce que les médecins ont barbarement appelé une idiosyncrasie, ou bien par l’éducation, l’habitude, etc. C’est à ces formes anormales de besoins exagérés et devenus, le pivot de l’existence, qu’il faut réserver le nom de passion »
La passion est donc une manifestation ardente des besoins et des désirs, une manifestation qui devient le centre même de l’existence d’une personne. Cet individu vit avec ces besoins de grande envergure et qui semblent souvent insatiables, desquels il ne peut se défaire qu’après de longs travaux psychologiques et une volonté incommensurable. La passion entraine alors les vices.
Puis, il emprunte la définition de Bergier qui renforce cette première définition de Descuret : « Nous appelons passions les inclinaisons ou les penchants de la nature poussés à l’excès, parce que l’homme est purement passif lorsqu’il les éprouve. », celle de Brqussais dans sn ouvrage De l’irritation et de la folie : « On trouve, dit-il, dans les passions un besoin instinctif, qui sollicite l’intellect et un travail perpétuel de ce dernier, qui calcule tous les moyens de le satisfaire. » et celle de Descartes qui prône que « la passion n’est au fond et dans sa cause la plus prochaine que l’agitation, dont les esprits meuvent la petite glande, qui est au milieu du cerveau (glande pinéale). »
Le cerveau de l’homme, qui est capable de transmettre ses différents besoins à l’homme, est mu par l’impressionnabilité, un mode de conscience des plus importants, selon Letourneau. Arrivés dans les différents organes, ces besoins se muent en désirs énergiques et durables qui, à leur tour, vont engendrer la passion, tel est le processus de création de la passion chez l’être humain : « Passion, c’est-à-dire désir violent et durable, dominant en roi tout l’être cérébral. »
Après avoir défini la passion Letourneau ne manque pas de distinguer la passion des impressions, des désirs simples, des émotions, faits cérébraux qui ont, depuis longtemps, été confondus avec ce terme. Pour éviter de s’engouffrer dans cette confusion qui n’est plus d’actualité, Letourneau rappelle les passions principales telles que vues et décrites par Platon, Aristote, Cicéron, Descartes, Hobbes, etc. : « l’admiration, l’angoisse, l’allégresse, l’audace, le deuil, la discorde, l’estime, la faveur, la bonté, l’irrésolution, les lamentations, les pleurs, la sécurité, le saisissement, etc. »
Cela nous amène donc à dire qu’il existe plusieurs types de passions (passions nutritives, des passions sensitives et des passions cérébrales.) à des degrés très différents, et donc la manifestation n’est pas forcément la même chez chaque être humain. La passion est comme un démon qui ronge de l’intérieur et consume l’être humain qui ne peut trouver la satiété dans ses désirs.
Pour clore cette série de définition, Letourneau revient sur la notion de désir en précisant que tout désir peut devenir une passion : « La base de la passion c’est le désir, et les caractéristiques du désir passionné sont la violence et la durée. » Pour résumer et synthétiser ces nombreuses définitions, nous pouvons dire que la passion est un désir conçu par le cerveau et qui, en arrivant aux organes, prend une propension tellement importante que l’homme ne peut s’y soustraite, le désir devenant son contre d’intérêt, son quotidien, ce désir qui est maintenant peut-être mille fois plus puissant qu’auparavant et qui ne peut être stoppé. C’est ce désir infreinable qui donne naissance à la passion et l’alimente.
Letourneau dégage sept grands types de passions visibles chez l’homme :
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Les passions nutritives : des passions relatives à la digestion -et non à la gourmandise-, à la gloutonnerie et à la polyphagie,
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Les passions sensitives : des passions relatives à l’esthétique,
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Les passions cérébrales : des passions relatives à toutes les passions avec des ampleurs très variables (les passions sensitives sont supérieures tandis que les passions nutritives sont inférieures)
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Les passions affectives : les passions cérébrales les plus communes des passions cérébrales :
les plus communes des passions cérébrales. Il n’est guère de personnes qui ne les ressentent dans nos sociétés plus ou moins civilisées ; aussi ce sont elles que les romanciers aiment à peindre et les poëtes à chanter. Pourtant ce sont les moins élevées des passions cérébrales, celles dans lesquelles l’intelligence et la raison occupent le moins de place. En revanche, ce sont celles qui suscitent le plus d’images colorées.
- Les passions sociales : des passions relatives à l’amour démesuré pour la patrie, avec un état social plus élevé
- Les passions intellectuelles : des passions relatives aux passions littéraires et aux passions scientifiques et philosophiques
- Des passions et de la criminalité : l’évolution et la croissance des passions peuvent entrainer des crimes, surtout lorsque des circonstances sociales ont eu raison d’un individu, et l’ont transformé, ou lorsque la passion prend une ampleur tellement inimaginables qu’elle est totalement incontrôlable.
Ainsi, Letourneau nous propose un paysage des plus diversifié de la passion qui se manifeste donc de manière différente d’une personne à une autre, à des degrés et des intervalles disproportionnées, pour reprendre Letourneau qui les qualifient de « passions disparates ». Si telle est donc la physiologie de la passion, comment Molière étudie-t-il les passions dans ses œuvres ?
- Etude sur les passions selon Molière
Chez Molière, que ce soit dans ses comédies de caractère, ses comédies de mœurs ou dans ses comédies-ballets, la passion reste l’inspiration première. La passion se manifeste en premier lieu par l’amour de Molière pour le théâtre et la comédie pour lesquels il a abandonné les projets et le futur que son père lui préparait depuis sa tendre enfance. C’est par cette passion de l’art du théâtre qu’il n’a pas abandonné ses représentations et qu’il s’est lancé dans le jeu d’acteur malgré de nombreux obstacles sur son chemin et les critiques amères sur ses œuvres te sur sa personne.
Cette passion à la fois sensitive et intellectuelle est le moteur même de Molière, l’essence de son écriture. C’est en étant fougueusement passionné par le théâtre, la comédie et le ridicule, qu’il se met en tête de corriger les mœurs via ces instruments, malgré bien des désapprobations et de nombreux échecs mêlés à de nombreux succès. C’est en étant passionné par l’envie de faire rire et d’amuser qu’il a continué le genre des caractères ne usant de la satire, du rire, des farces et du ridicule.
Pour entrer plus en détail dans cette passion, nous pouvons voir que les personnages et les mœurs dépeints par Molière sont eux-mêmes empreints de passion. En effet, les vices et les caractères qu’il expose comiquement dans ses diverses représentations sont nés de la passion et sont difficiles à changer chez ses personnages. Prenons l’exemple d’Arnolphe dans L’Ecole des femmes qui voue une passion sans faille pour la religion. Cette passion devient le moteur de son existence, il dicte son existence et ses actes, jusqu’à élever Agnès dans la plus grande des ignorances et des isolements, pensant que la religion en ferait de même.
Arnolphe est aussi un passionné des règles antiques et des principes vieillots qui l’empêchent de se situer dans l’époque plus moderne dans laquelle il vit. On peut illustrer de la par sa conception des femmes comme étant des envoyées du diable qui doivent être dominées et enfermées. Sa passion pour ‘ignorance l’a également poussé à choisir une pupille des plus ingénues, pensant qu’elle serait plus facile à tenir en laisse.
Enfin, sa passion pour la domination masculine et la victoire le rendent presque fou lorsqu’il découvre l’amour d’Agnès pour Horace. Il décide donc de la dissuader de l’aimer n la menaçant avec l’enfer et ses vices.
D’autres formes de passion sont aussi prônées et étudiées dans les œuvres de Molière. Prenons l’exemple des Précieuses ridicules dans lequel on retrouve l’exposition des passions cérébrales, affectives et sensitives chez Magdelon et Cathos. Ces dernières sot mues par une passion démesurée pour la vanité, la beauté et l’esthétique, jusqu’à vouloir vivre dans un monde rempli uniquement de gens vaniteux et riches en compagnie desquels elles se sentiront plus intégrées et comprises, et avec lesquels elles peuvent partager leur passion.
Elles manifestent également un culte de personnalité très prépondérant, dédaignant les humbles de nature et d’agissement, et prônant la vantardise, et l’amour pour le ridicule et le matériel. Toutes les œuvres de Molière traitent de la passion, à ne citer que Dom Juan qui voue une passion démesurée pour sa personne avec un narcissisme inaltérable ; ainsi qu’une passion démesurée pour les femmes qu’il se plaît à séduire en masse. D’autres exemples tels que l’Avare manifestent aussi la passion dans les œuvres et l’écriture de Molière qui dépeint ici un vieillard qui n’a d’amour que pour son argent et qui est presque en adoration devant celui-ci.
Cette section nous a permis d’étudier la portée morale et instructive chez Molière et La Bruyère qui, bien qu’ayant des styles d’écritures et des idéaux complètement opposés, se rencontrent en un point : l’écriture d’œuvres dont le fond se rapporte à la morale et à l’instruction.
Pour clore ce mémoire, nous allons entrer dans la dernière partie qui concerne l’éthos et la tradition théâtrale.
- ETHOS ET TRADITION THEATRALE
- Ethos
- Histoire de la notion d’Ethos
Bien que l’on s’accorde à penser que l’éthos est un concept initié par Aristote, il na pourtant déjà fait l’objet de recherches et de définitions des siècles avant Jésus-Christ. L’éthos a donc déjà existé chez les Grecs, à l’époque d’Homère qui se sert du terme pour désigner la familiarité, plus précisément des « lieux familiers propres à un animal ». Cette familiarité exprime le rapport qu’une personne entretient avec ce qui lui appartient.
Plus tard, Hésiode s’empare de l’éthos pour désigner le comportement habituel d’une personne, plus précisément son caractère moral par rapport au groupe ou à la collectivité dans laquelle il vit. Il s’agit de sa soumission aux habitudes et coutumes qui régissent ce groupe. La notion d’éthos a ensuite évolué, ce dernier étant devenu indéfinissable au Vème siècle, tant il véhicule deux sens non liés : la manifestation de la nature et le résultat de l’éducation et de la coutume.
L’évolution de l’éthos avant Aristote comprend aussi d’autres divergences, notamment au niveau de sa composante rationnelle qui est présente dans bien des cas et absente dans d’autres. Platon affirme, enfin, que l’éthos est indissociable des comportements et des attitudes corporelles et « peut être imité par la peinture, et surtout par les rythmes et les harmonies de la musique utilisée dans l’éducation des jeunes gens. »
L’ethos chez Aristote ou « ethos aristotélicien » est perçu par Woerther (2007) comme suit :
[…] l’un des trois moyens de persuasion techniques (avec l’argumentation et les passions), il renvoie à l’image persuasive, vertueuse, que l’orateur doit construire dans son discours pour emporter l’adhésion de ses auditeurs; étudié dans le « traité des caractères » selon les âges et les conditions de fortune, c’est un outil d’analyse psychologique fondé sur le vraisemblable qu’on peut employer pour adapter son discours aux attentes d’un auditoire.
L’éthos est un moyen de persuasion technique qui permet au lecteur de se voir à travers l’énonciation de l’auteur. Cela implique donc une prise de conscience de l’auditeur ou du spectateur qui, en lisant ou en écoutant tell ou tel récit sur tel ou tel personnage, se retrouve lui-même en ce personnage. Aristote considérait l’ethos comme étant « la plus forte preuve d’une argumentation »
Maingueneau (1993) définit l’ethos comme suit : « cette dimension de la scénographie où la voix de l’énonciateur s’associe à une certaine détermination du corps » Il renforce cette définition par la suite, en proposant un meilleur éclaircissement de la notion d’ethos qui est souvent incomprise : « à travers sa parole un locuteur active chez l’interprète la construction d’une certaine représentation de lui-même, mettant ainsi en péril sa maîtrise sur sa propre parole ; il lui faut donc essayer de contrôler, plus ou moins confusément le traitement interprétatif des signes qu’il envoie. »
Dans le fond, l’ethos renvoie donc à l’acte, pour l’orateur, de projeter une image de l’orateur les lecteurs, une image de soi à laquelle ces derniers peuvent s’identifier. L’ethos renvoie donc au concept d’autorité de l’orateur qui se manifeste à travers sa prise de parole, à son discours, à son énonciation.
L’ethos d’Aristote est rhétorique, c’est-à-dire qu’il recherche ce qui peut bine être persuasif pour tel ou tel type d’individus, et non pour l’individu lui-même. Aristote inscrit son ethos dans une politique de bonne impression, l’ethos aboutit lorsque l’orateur arrive à diffuser une image de confiance au lecteur ou à l’auditoire. Pour illustrer l’ethos d’Aristote, Gilbert édifie le triangle de la rhétorique antique : « ‘ on instruit par les arguments ; on remue par les passions ; on s’insinue par les mœurs’ : les ‘‘arguments ’’ correspondent au logos, les ‘‘ passions ’’ au pathos, les ‘‘ mœurs ’’ à l’ethos »
La peinture des mœurs chez Molière correspond donc à l’ethos. Selon Aristote, l’ethos rhétorique vise à persuader le spectateur par son caractère en vue de le rendre digne de foi par l’intermédiaire de son énonciation. Ainsi, le discours de l’orateur doit provoquer cette confiance, et non son attitude. Il doit gagner la confiance de son public par son élocution. L’ethos aristotélicien met également en exergue engage également la construction de l’identité de l’orateur. Le public apprend à connaître l’orateur via son discours et des prises de parole, et l’orateur en apprend aussi de son public par la même occasion.
L’ethos est indissociable du logo et du pathos, comme le conçoit Aristote, leur combinaison formant la parfaite technique de la persuasion.
L’ethos renvoie à l’image du locuteur ; le logos représente l’appel à la raison par le moyen d’arguments rationnels ; tandis que le pathos réfère aux procédés rhétoriques qui ont pour objectif de toucher les passions de l’auditoire. Il s’agit là, comme l’a si bien compris Jean Michel Adam, de « trois pôles plus complémentaires que concurrents de tout mouvement argumentatif (…) ».
- Discussion sur l’ethos et les passions chez Molière inspirée d’Aristote
Bien qu’étant un auteur moderne, Molière s’est inspiré d’Aristote et de son ethos ainsi que de sa discussion sur les passions pour l’écriture de ses œuvres et l’établissement de son théâtre. Ayant déjà exposé précédemment la discussion sur les passions dans les œuvres de Molière, nous allons donc nous focaliser un peu plus sur la discussion sur l’ethos inspirée d’Aristote dans les œuvres de cet auteur moderne. Pour ce faire, nous allons nous baser sur l’article de Maingueneau (2013) : L’èthos : un articulateur.
Maingueneau détecte l’étude de l’ethos chez Molière, à travers son œuvre « Les Précieuses ridicules ». Dans son étude de cet ouvrage, Maingueneau identifie trois niveaux d’èthè auxquels le spectateur de la représentation est confronté. Pour rappel, Les Précieuses ridicules est une pièce de théâtre, ce qui engage donc la présence de plusieurs orateurs : Molière étant le dramaturge et initiateur d’un ethos de l’« archiénonciateur » et les nombreux personnages de la pièce qui véhiculent des èthè.
Maingeuneau dénonce un usage très complexe mais réussi de l’ethos dans cette pièce, en sachant que le spectateur doit savoir différencier les différents niveaux d’èthè des simples personnages qu’il répartit en plusieurs groupes et l’ethos de l’archénonciateur:
- l’èthos du barbon (Gorgibus),
- l’èthos des deux jeunes bourgeois qui veulent épouser les jeunes filles (La Grange et Du Croisy),
- l’èthos des précieux, femmes (Cathos et Magdelon) et hommes (Jodelet, Mascarille).
L’ethos dont l est question ici est donc synonyme des comportements. La mise en scène de la pièce met demande donc l’interaction de l’ethos de chacun avec celui de Molière pour représenter le plus exactement possible les deux mondes éthiques dépeints dans la pièce, à savoir le monde de la bourgeoisie et celui de la galanterie.
Dans cette discussion de l’ethos chez Molière, Maingueneau précise une l’usage de trois types d’ethos par Molière afin de ridiculiser les précieuses : On peut penser que Molière ridiculise les précieuses au nom de ses propres valeurs esthétiques. Il met l’èthos précieux en contraste implicite avec l’idéal d’un èthos conversationnel « naturel », dont son propre èthos de dramaturge est précisément censé participer.
Ainsi, l’étude des caractères et des comportements dans les oeuvres de Molière contribue à une discussion sur l’ethos. L’ethos est donc le comportement, plus précisément le comportement corporel et le comportement moral. Dans les Précieuses ridicules, Molière confronte les comportements moraux aux comportements immoraux, engageant ainsi la discussion sur deux types contradictoires d’ethos.
Cet ethos est aussi visible dans le genre des mémoires du monde qui sont la source d’inspiration de Molière dans ses chefs d’œuvres. Ce genre des mémoires du monde selon Molière sera étudié dans la prochaine sous-partie.
- Le genre “des mémoires des gens du monde” selon Molière
Molière s’est intéressé au genre des mémoires des gens du monde, c’est-à-dire à une représentation théâtrale et écrite des mouvements des caractères te des comportements de la société. Dans cette optique, nous nous intéressons de près à une sorte d’ouvrage de morale en particulier : celle des vices et des vertus. L’ensemble des œuvres de Molière traitent de la morale des vices et des vertus, laissant paraître une étude des mœurs et de la société dans ses pièces de théâtre.
Le genre des Mémoires du monde englobe tout ce qui représente la société, le monde, la collectivité et l’être humain dans sa vie en collectivité et qui en dépeint les traits caractéristiques. Molière rejoint ce genre du fait que ses ouvrages se situent parmi ceux qui exposent la vérité à la lumière du jour, la réalité dans la société et les caractères d’une façon plus terre-à-terre, sans détour et avec une grande fidélité à la réalité des faits.
Ce qui différencie Molière des autres écrivains de son genre et de son époque, ce sont l’attribut du rire et du ridicule ainsi que de la moquerie, bref de la comédie dans ses pièces de théâtre. Pour ce dernier, le théâtre représente un meilleur moralisateur que les ouvrages moraux eux-mêmes. En effet, le théâtre permet d’atténue la morale et de la rendre plus amusante, avec pour grand défaut la dissimulation de la morale. Cela signifie que Molière, bien que voulant avant tout provoquer le rire chez son public, s’est mis en tête de vouloir corriger les mœurs par son théâtre, mais qu’il échoue en partie car la morale est étouffée derrière le rire et la comédie, si bien qu’elle peut ne pas toucher tout le public concerné.
Le fait que Molière s’inscrit dans le genre des mémoires du monde laisse aussi insinuer qu’il contribue à raconter et à présenter à la génération future les vices identifiées à son époque. Il permet donc de conserver des mémoires et de les partager bien des années plus tard, sachant qu’il couche sur papier l’histoire de sa société à une époque bien déterminée. Il permet au lecteur futur de se représenter la société ancienne dans laquelle il a évolué et de la comparer à la société actuelle.
Terminons notre travail par une brève présentation de la tradition théâtrale chez la Bruyère.
- La Bruyère et la tradition théâtrale
- La Bruyère comme metteur en scène des vices et des vertus
Les caractères ou les mœurs de ce siècle représentent la seule ouvre de La Bruyère qui était un auteur assez peu connu à son époque et dont la gloire a été accentuée par les biographes actuels. La Bruyère est né dans une famille bourgeoise installée sur Paris en 1645. Il a vécu assez brièvement et étant décédé à l’âge de 51 ans. Il a écrit Les caractères ou les mœurs de ce siècle en 1688, une œuvre composée de plusieurs petites pièces relatant des vices et vertus du monde, une traduction améliorée et modifiée des Caractères de Théophraste.
Cet ouvrage a été édité huit fois avec des modifications que nous allons voir dans le tableau de résumé des différentes éditions de cet ouvrage. La Bruyère, à travers cet ouvrage, n’a pas voulu livrer des maximes, mais enseigner la société. Son but est d’exposer des caractères réels en espérant que le public en sera touché. Il s’exprime là-dessus dans la préface de la première édition en 1688 :
Je rends au public ce qu’il m’a prêté; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage: il est juste que, l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je suis capable, et qu’il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ai fait de lui d’après nature, et s’il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s’en corriger. C’est l’unique fin que l’on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l’on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-être pires, s’ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques; c’est ce qui fait que l’on prêche et que l’on écrit. L’orateur et l’écrivain ne sauraient vaincre la joie qu’ils ont d’être applaudis, mais ils devraient rougir d’eux-mêmes s’ils n’avaient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que l’approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de moeurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent.
Dans cette optique, il s’est cru en devoir d’enseigner au monde les bon comportements à adopter et ceux à repousser, en exposant un bon nombre de caractères suivis de conseils et d’instructions pour remédier aux vices et agir en bons citoyens. De ce fait, il met donc en scène les vices et les vertus, dans un but totalement instructif et moralisateur. Molière a fait ne sorte à ce que sa seule et unique œuvre, écrite avec des années d’intervalles, soit riche et complète, pour que tous types de personnes.
Son but était donc de mettre ne scène la société à travers un écrit profond et philosophique qui nécessite maintes relectures et u très grand approfondissement pour pouvoir être compris. Il a mis sur papier tous types de vices, principalement ceux traitant de politique, de bonne conscience et de mauvaise conscience, de religion, de règles de bienséance, etc.
Première édition (1688)Beaucoup de maximes et peu de développements, excepté le portrait de Louis XIV (X, 35) ; peu d’allusions à l’actualité, une morale souvent peu approfondie, et un pessimisme encore assez peu marqué. Les attaques sont générales, (sauf contre le Mercure Galant), et La Bruyère semble plus préoccupé de style que de morale. Enfin, l’ouvrage semble une simple amplification des Caractères de Théophraste, qui occupent (avec le discours qu’il leur consacre) 149 pages sur les 210 de l’ouvrage. Deux autres éditions, la même année, n’apporteront que fort peu de changements. |
Quatrième édition (1689)La Bruyère est un auteur qui écrit lentement : il lui a fallu dix ans pour écrire les 420 premières remarques… Or, entre la 3ème et la 4ème édition, il ne s’écoule que 10 mois… et elle a presque doublé ! Il faut donc supposer que La Bruyère avait déjà écrit les 764 remarques de la 4ème édition, et probablement davantage, et qu’il n’a publié en 1688 qu’un « ballon d’essai »… Pour la première fois apparaît l’épigraphe d’Érasme, « j’ai voulu avertir, et non mordre », tandis que la Préface, remaniée, prend un sens nettement moral. Dans cette édition, les portraits, presque inexistants dans la première, deviennent plus nombreux – une cinquantaine ; cependant la maxime demeure prédominante, en particulier dans le chapitre Du Cœur, où La Bruyère s’inspire le plus de La Rochefoucauld. Cependant la peinture devient plus détaillée, plus expressive, plus concrète. Les sujets abordés sont plus variés, et l’auteur, plus sûr de lui, fait preuve de verve (pastiches du « vieux langage », p. ex.). Et la condamnation se fait plus ferme, plus virulente… et le pessimisme plus noir. |
Cinquième édition (1690)159 remarques supplémentaires, en 13 mois… mais ici le ton a changé, est devenu plus amer, plus violent, la mort devient très présente. Peut-être est-ce lié au contexte – l’année 1689, marquée par la révolution anglaise, a été triste – mais ici, La Bruyère montre son visage mélancolique et sombre. Pour la première fois il aborde le thème de la famille, où ne règne nulle affection véritable, où l’argent corrompt tous les sentiments. Le monde est le lieu de l’illusion ; la société, loin d’améliorer l’homme, n’est qu’un garde-fou factice et trompeur. La Bruyère met beaucoup de lui-même, de ses idéaux déçus, dans son livre. |
Sixième édition (juin 1691)Pour la première fois, les Caractères de Théophraste sont imprimés en caractères plus petits que ceux de La Bruyère ; ceux-ci connaissant 74 ajouts, essentiellement concentrés sur 7 chapitres. Pour la première fois, il retire un texte, Sur les Courtisans disgraciés (X, 19), peut-être pour ne pas froisser Bussy-Rabutin, condamné à l’exil pour avoir publié l’Histoire amoureuse des Gaules (1665) Les portraits deviennent nombreux, et particulièrement réussis : Giton et Phédon (VI, 83), Ménalque (XI, 7), l’amateur de tulipes et l’amateur de prunes (XIII, 2), Onuphre (XIII, 24)… Les portraits offrent un art plus élaboré que les maximes et réflexions, moins de tension et d’amertume. Enfin, la réflexion s’approfondit. La Bruyère s’étonne plus encore qu’il ne s’indigne : l’homme lui apparaît comme un mystère, qu’il cherche à comprendre plus qu’à condamner. Le thème de la raison apparaît pour la première fois de façon massive, en même temps qu’un appel à l’effort : La Bruyère tente de construire une sagesse, fondée sur l’indépendance, matérielle et surtout intellectuelle. |
Septième édition (1692)Moins de portraits, plus de réflexions et de maximes : La Bruyère n’apporte plus grand-chose de nouveau, mais approfondit sa réflexion sur des thèmes essentiels à ses yeux ; il se retourne vers le passé (portrait du Grand Condé six ans après sa mort), retouche ses textes… Son pessimisme devient plus radical encore. Si beaucoup d’ajouts apparaissent comme des transformations ou des redites, la plupart approfondissent le thème du mensonge et du faux-semblant (voir l’attaque contre les femmes, virulente en 1692,et que les éditions précédentes n’annonçaient pas. Mais surtout, le chapitre XVI, « des Esprits forts » est considérablement développé : La Bruyère part en campagne contre les libertins, au moment où des découvertes scientifiques pouvaient apparaître comme une menace pour la religion, au moment aussi où, le Roi ayant sombré dans la dévotion, les faux dévots se multipliaient… |
Huitième édition (1694)Ce sera la dernière réalisée du vivant de l’auteur. Le 16 mai 1693, La Bruyère a été élu à l’Académie Française, et en juin il prononça son discours de réception qui provoqua une levée de boucliers. Le parti des Modernes publia dans le Mercure galant un article injurieux : La Bruyère se lance dans la polémique pour défendre l’ouvrage de toute sa vie… et il gagne ! Son Discours est publié, et il le joint en 1694 à sa 8ème édition avec une préface violemment hostile aux Modernes. Il ne rajoute que 47 « remarques », dont une dizaine de portraits (cf. Théonas, VIII, 52, Irène, XI, 35 ou Arrias, V, 9). Il condamne la futilité des occupations humaines, l’éclat trompeur des biens matériels, l’aliénation causée par l’argent. Il rejette les comportements factices et l’hypocrisie, préférant même les libertins, qui osent être eux-mêmes, aux faux dévots qui contrefont la religion. |
Tableau des différentes éditions des Caractères de La Bruyère. Source : http://philo-lettres.fr/litterature_francaise/La_bruyere.htm consulté le 28 mai 2014.
- Le Théâtre de La Bruyère : une étude
La Bruyère est un auteur extrêmement discret donc la seule ouvre connue est la traduction des caractères de Théophraste. Son genre littéraire n’est pas défini puisqu’il a suivi le style discontinu et incongru de Théophraste dans sa version des Caractères qui est constituée de plusieurs petites pièces. Cependant, l’étude de ses Caractères révèle des sentiments peu élogieux pour le théâtre.
Dans la préface de cette œuvre, il dépeint sa conception de l’écriture qui se doit avant tout d’instruire : On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction; et s’il arrive que l’on plaise, il ne faut pas néanmoins s’en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Or La Bruyère considère le théâtre comme un lieu d’amusement avant d’instruire. Il semble donc ne pas prêter d’intérêt particulier pour le théâtre qui lui semble être plus enclin à amuser la galerie qu’à l’instruire et qui, la plupart du temps, relève uniquement de l’invention.
Les quelques extraits du chapitre « Des ouvrages de l’esprit » de ses Caractères illustrent ces propos :
Il y a des endroits de l’Opéra qui laissent en désirer d’autres; il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c’est faute de théâtre, d’action, et de choses qui intéressent.
L’Opéra jusques à ce jour n’est pas un poème, ce sont des vers; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage d’Amphion et de sa race: c’est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C’est prendre le change, et cultiver un mauvais goût, que de dire, comme l’on fait, que la machine n’est qu’un amusement d’enfants, et qui ne convient qu’aux Marionnettes; elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices et à Pénélope: il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement.
50- D’où vient que l’on rit si librement au théâtre, et que l’on a honte d’y pleurer? Est-il moins dans la nature de s’attendrir sur le pitoyable que d’éclater sur le ridicule? Est-ce l’altération des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, et l’on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l’on respecte. Est-ce une peine que l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l’on soit la dupe? […] Comme donc ce n’est point une chose bizarre d’entendre s’élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d’une comédie, et que cela suppose au contraire qu’il est plaisant et très naïvement exécuté, aussi l’extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir prouvent clairement que l’effet naturel du grand tragique serait de pleurer tous franchement et de concert à la vue l’un de l’autre, et sans autre embarras que d’essuyer ses larmes, outre qu’après être convenu de s’y abandonner, on éprouverait encore qu’il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s’y morfondre.
52- Ce n’est point assez que les moeurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention, ni possible aux spectateurs de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur; il n’entre qu’à peine dans le vrai comique: comment pourrait-il faire le fond ou l’action principale de la comédie? « Ces caractères, dit-on, sont naturels. » Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l’amphithéâtre d’un laquais qui siffle, d’un malade dans sa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus naturel? C’est le propre d’un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d’y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original; mais plus aussi il sera froid et insipide.
Ainsi, la Bruyère n’a donc pas écrit pour le genre théâtral. Cependant, il ne manifeste pas no n plus d’aversion prononcée pour ce genre. Ayant été occupé durant plus d’une décennie à l’écriture de ses Caractères, La Bruyère n’a pas sortit d’autres ouvrages et est même considéré comme étant un des auteurs les moins connus de sa génération.
Mais dans la multitude des éditions des Caractères ou les mœurs de ce siècle, La Bruyère est resté à son style d’écriture original, sans adopter son œuvre au théâtre. Face à ce que nos venons d’apprendre sur sa conception de la parole, de l’écriture et du théâtre, nous pouvons dire que La Bruyère n’a pas adapté théâtralement son œuvre pour garder son aspect instructif et philosophique.
En effet, bien que les pièces théâtrales puissent véhiculer diverses morales, le théâtre n’en est pas moins un objet de distraction, un moyen pour les riches de son temps de s’évader de leur routine, de s’exposer et d’exposer l’étendue de leur fortune. D’ailleurs, le spectateur ne va pas voir une pièce de théâtre pour se demander quelle morale elle va pouvoir lui transmettre. Il y va plutôt pour s’amuser, se détendre, voir du spectacle, s’extasier et rire dans le cas d’une comédie théâtrale.
Ainsi, nous avons dépeint La Bruyère, un auteur moralisateur autant dans ses écrits que dans sa vie entière. L’écriture signifie instruction pour lui, on écrit non pour le plaisir ou pour faire plaisir aux autres, mais pour leur délivrer du savoir et leur transmettre des connaissances. Cette instruction est avant tout positive, c’est-à-dire moralisatrice. Ce principe est bien visible dans sa notion de caractère qui est avant tout instructive, et qui ne peut être entièrement saisie que par approfondissement, cette dernière étant ancrée dans la philosophie.
Chez La Bruyère, mettre en scène les travers de la société moderne ne signifie pas s’en moquer publiquement, mais plutôt l’exposer publiquement afin de conscientiser le public de leur mauvaise portée. Ainsi, il souhaite que quiconque lit son œuvre soit si inspiré qu’il décidera de changer.
Conclusion
Tout au long de cette étude qui, rappelons-le, n’a point le mérite d’être une étude exhaustive sur la notion et les significations des Caractères chez Molière et La Bruyère, nous avons mené une étude comparative entre les œuvres traitant du caractère chez deux auteurs en y associant les notions de passions et d’ethos et de la querelle des anciens et des modernes en au XVIIe siècle. .
Dans le cas de Molière, nous avons vu que chacun de ses ouvrages, dont le genre est la comédie théâtrale, traite des caractères. Quant à La Bruyère, ce dernier a surtout été inspiré par les Caractères de Théophraste qu’il a traduits du grec en huit éditions. Les traits communs à ces deux auteurs résident dans la portée morale et instructive de leurs œuvres, cependant, nous remarquons une grande différence dans la valeur de cette morale et de cette instruction dans leurs œuvres respectives.
Molière, auteur moderne, a majoritairement écrit des comédies dont la visée principale est le rire des spectateurs. La Bruyère, lui, n’a écrit qu’un seul recueil des caractères de Théophraste dans lequel on note une connotation plus sérieuse du texte. Ainsi, l’exposition des caractères chez Molière est différente de celle chez La Bruyère. En effet, Molière met en scène des personnages et des scènes du quotidien relatant les vices de la société dan un cadre et une trame drôle : dans Tartuffe, les Précieuses ridicule, l’Ecole des femmes, etc.
Molière écrit pour faire rire, il compose théâtralement pour inciter l’amusement de son public, tel est d’ailleurs sa position dans la Cour de Louis XIV : celle d’amuseur de la Cour. Il associe le ridicule à ses représentations. Le rire est donc la priorité de ses pièces, même s’il déclare vouloir corriger les mœurs par celles-ci.
La Bruyère, lui, annonce déjà dans sa préface qu’il n’écrit que pour instruire, son ouvrage est donc essentiellement composé de morale. Il conçoit les caractères ou les mœurs de ce siècle de manière philosophique, sous formes de petites pièces desquelles il se sert pour toucher ses lecteurs et les amener à se reconsidérer vis-à-vis des vices présentées dans ses œuvres. Ainsi, le caractère signifie avant tout instruction et morale chez La Bruyère, il le présente de manière philosophique dans une intention de conscientisation.
Molière, lui, dépeint les caractères comme étant de simples comportements observés dans la société. Il n’inclut pas de morale exubérante dans ses œuvres, ce qui fait de lui un auteur moderne. D’où la différence flagrante des enjeux et des significations des caractères chez ces deux auteurs.
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